LA TRADITION ET LES TRADITIONS
B
tissent pratiquement à un exercice du principe de la Scriptura
sola et à séparer l'Écriture de l'Église. En sorte que ses critiques
orthodoxes sont amenés on doit le regretter, mais c'était
presque fatal — à défendre les traditions non écrites en arguant
de l'insuffisance de l'Écriture, et donc en les opposant d'une certaine
manière à celle-ci. C'est ce qu'a fait, assez lourdement, le censeur
oxfordien de Wyclif, Guillaume de Waterford 46. C'est ce que
fera, un peu plus tard, un théologien et polémiste de valeur,
Thomas Netter, dit Waldensis († 1431) qui, pourtant, envisage
la question de la tradition d'une manière assez ample et heu-
reuse 47. Ainsi un glissement s'amorce, de la position ancienne :
toutes les vérités de foi ont un point d'attache dans l'Écriture
- à une position nouvelle par la facilité avec laquelle elle admet
l'existence de vérités de foi qui ne se trouvent pas dans l'Écri-
ture
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3º Écriture et Église : deux autorités mises en compétition. Le
résultat de la situation que nous venons d'analyser, caractérisée
par des questions critiques et des disjonctions, fut d'amener à
poser le problème des rapports entre l'Église et l'Écriture en
termes de primauté de l'une sur l'autre. Henri de Gand ouvrit
cette voie douteuse, en posant la question en ces termes : Devons-
nous croire les auctoritates (= les dicta, les textes) de la sainte
Écriture plutôt que celles de l'Église, ou est-ce l'inverse 49? Il
ne répond qu'en distinguant diverses acceptions ou compréhen-
sions du mot «< Église ». Gérard de Bologne, qui, tout à la fois,
suit et critique Henri, a beau récuser l'hypothèse même d'une
opposition, il subit la nouvelle problématique 5º. Et tout le
monde rencontre le texte célèbre de S. Augustin : « Ego evan-
gelio non crederem nisi me catholicae Ecclesiae commoveret
auctoritas 51. >> Guy Terreni l'entend au bénéfice de «<l'Église >>
dont l'autorité est concentrée dans le pape 52. Il écrit sous le
pontificat de Jean XXII, moment où l'exaltation de l'autorité
pontificale atteint un sommet. Chez les conciliaristes, ce n'est
pas le pape, c'est le concile, qui représente l'instance suprême,
mais la question reste abordée en ces termes malencontreux :
c'est l'autorité de l'Église qui fonde, pour nous, celle des Écri-
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