LA TRADITION ET LES TRADITIONS
sement les sentences des Pères, en leur attribuant leur lieu
propre avec un certain art 10. » Puis, Euthyme présente les Pères
comme les plus sûrs remparts contre les erreurs.
Euthyme a aussi composé des ouvrages exégétiques. Théo-
phylacte d'Achrida (début xïre s.) a fait autorité, comme exégète,
jusque dans l'œuvre de S. Thomas d'Aquin. Cependant, la
dogmatique byzantine postpatristique se réfère directement plu-
tôt aux Pères qu'à l'Écriture. Mieux : elle lit moins les œuvres
originales et complètes des Pères, que des florilèges et des
extraits 11. S. Jean de Damas a travaillé sur des florilèges
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Pendant des siècles, l'Église Orthodoxe, non seulement est
restée cette Église de la tradition et des Pères, mais a professé
cet attachement mystique, absolu, à ces références 13, et a donné
d'elle-même une image d'immobilité. Il y avait là en partie une
fiction. Le propos d'exclure les vewτeploμo ou innovations,
qu'on reprochait tant aux Latins, n'empêche pas que l'Église
orthodoxe n'ait connu et admis certaines dispositions discipli-
naires nouvelles, voire certains développements doctrinaux
(Palamisme, par ex.) 14.
Cependant, à l'époque moderne, sinon même contemporaine,
les théologiens orthodoxes, russes surtout, ont présenté, de la
tradition, une notion beaucoup plus large et dynamique 15. Ce
courant a sa source principalement chez Al. Step. Khomiakov,
chef théologique des Slavophiles († 1860). Khomiakov a exprimé
l'âme ou l'esprit de l'Orthodoxie d'une manière nouvelle en
face d'un Occident dont les formes romaine ou protestante,
pensait-il, n'étaient opposées que superficiellement entre elles,
mais également et semblablement dépassées par la synthèse
vivante de l'Orthodoxie. Khomiakov assumait aussi, en réalité,
diverses influences ou inspirations, en particulier celles de
l'idéalisme de Schelling, sinon de Hegel, et celles du romantisme
allemand, assimilé déjà de façon catholique par J. A. Möhler
et l'école de Tubingue 16. On profitait ainsi, pour interpréter
la tradition, des idées de totalité organique et vivante, de conti-
nuité historique, de peuple et de Volksgeist. Non sans une
pointe de messianisme slave, nullement méprisable d'ailleurs,
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