LE MOYEN AGE
Khomiakov voyait, dans le peuple orthodoxe, le porteur de
l'Esprit, et, en celui-ci, le principe même de la tradition 17.
Ainsi «la tradition est quelque chose de plus qu'une pure
continuité 18»: elle est une continuité vivante. Elle ne se réduit
pas à ses expressions extérieures, qu'on pourrait construire en
preuve scientifique : on ne l'atteint que du dedans, en vivant
dans la communion de l'Église, par le principe même de cette
communion, l'Esprit de Dieu qui intériorise à chacun, tout à la
fois dans le partage et dans le respect des dons de chacun et de
tous, la vérité que Dieu a révélée à nos Pères et dont il ne cesse
d'actualiser la révélation dans l'Église. La tradition ne peut être
comprise que comme l'œuvre du Saint-Esprit qui guide l'Église
dans la plénitude de la vérité.
Chez les théologiens orthodoxes russes contemporains, cette
notion très compréhensive de la tradition assume les valeurs
d'historicité, d'expérience spirituelle ou de conscience dogma-
tique de l'Église. Elle répond au sensus Ecclesiae, au consensus
Ecclesiae 19. Elle est réellement très proche de la conception
catholique telle que celle-ci s'est développée, non seulement
chez Möhler et dans l'école de Tubingue (cf. infra), mais dans
la théologie tridentine et posttridentine, avec son insistance sur
le Saint-Esprit habitant et guidant l'Église en sa méditation des
Écritures et sa prise de conscience du contenu des dons et de la
Révélation que Dieu lui a confiés. On retrouve même en cette
théologie orthodoxe, éventuellement poussé jusqu'à un point
extrême et critiquable 20, le danger inhérent à cette théologie, de
marquer insuffisamment la différence entre le moment dyna-
mique de la vie ecclésiale et le moment constitutif de la Révé-
lation prophétique et apostolique.
Il y a cependant une différence entre les deux théologies. Elle
ne tient pas à la conception de la tradition comme telle mais à
celle de l'Église, qui reflue sur la précédente d'autant plus sûre-
ment qu'Église et tradition sont, ici, étroitement liées. La notion
slavophile de la tradition n'est au fond qu'une application de
l'ecclésiologie slavophile, dont le résumé ou l'âme résident dans
l'idée très profonde de sobornosť 21. La sobornosť est la commu-
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