LA TRADITION ET LES TRADITIONS
en elle est de lui: cette conviction est celle de toute la tradition catho-
lique. Elle a cependant été pensée successivement de deux façons,
qui se distribuent en gros sur deux époques dont le XIIe siècle forme la
charnière en Occident. Nous disons: en gros, car on pourrait trouver,
dans la première époque, quelques annonces de l'esprit de la suivante,
en particulier à Rome, comme aussi, dans la seconde, de notables
survivances de l'esprit de la première. Cependant, dix ans de lecture
assidue des textes nous ont convaincu de l'exactitude des faits sui-
vants: la réforme grégorienne et son influence, décisive à travers ce
siècle si plein de vie que fut, en Occident, le xire siècle, marque un
tournant décisif : le passage du point de vue de l'actualisme de Dieu
à celui de pouvoirs juridiques remis en libre usage, sinon en propriété,
à « l'Église », c'est-à-dire, en ce cas, à la hiérarchie. Pour les Pères et
le haut moyen âge, les opérations saintes sont accomplies dans l'Église,
selon les formes de l'Église, et elles sont rigoureusement saintes comme
telles. Mais le sujet en est Dieu, d'une façon directe et actuelle. Les
structures ecclésiastiques sont beaucoup plus la manifestation et la
forme de l'action de Dieu que le sujet dont la qualité interne ou la
puissance fonderaient proprement la certitude des effets. On pense
moins en termes de causalité (efficiente) qu'en termes de manifesta-
tion de l'invisible dans le visible et de symphonie des deux
sible gardant une primauté de présence et d'opération. A partir du
début du XIIe siècle, un double processus est engagé, qui mettra près
de deux siècles à sortir pleinement ses effets: processus d'interpréta-
tion en termes de réalités juridiques et de pouvoirs, processus de
traduction ou de construction des réalités chrétiennes en termes de
forme ou nature et de causalité, dans le cadre de la scolastique, avec
son « physicisme » et son ontologie.
l'invi-
La première période abonde en formules où l'action de Dieu et
l'opération ecclésiastique paraissent se recouvrir et s'identifier.
Cependant ces formules doivent être lues dans le climat théo-logique
de cette époque : l'accent est mis sur l'action de Dieu (Saint-Esprit).
C'est lui qui continue, dans l'Église, la manifestation de soi-même,
de sa vérité et de son dessein, qu'il a commencée par les prophètes
et réalisée souverainement en Jésus et son Évangile. C'est pourquoi
aussi l'action de Dieu n'apparaît pas totalement investie dans les
structures régulières d'Église. Cette époque, qui lie si fortement les
deux choses, ménage sans cesse, en marge des structures régulières,
une possibilité d'action imprévue de Dieu ou de son Saint-Esprit :
thèses sur le salut des non-catholiques («< Deus eis revelaret... »), sur
164
