LA TRADITION ET LES TRADITIONS
ou calviniste, à ramener les sacrements à la parole comme un
simple signe ou une confirmation, et à méconnaître leur rôle
propre, leur qualité et leur modalité originale dans la communi-
cation du salut, et donc aussi, quelque chose de leur réalisme.
Que la parole elle-même soit conçue, en somme, de façon réaliste-
sacramentelle, qu'elle soit actualisée en chacun par le témoi-
gnage intérieur du Saint-Esprit, cela est, sans aucun doute, très
considérable, mais ne change pas le point que nous voulons
noter ici.
Pour l'ancienne Église, le don de Dieu avait été fait au monde
depuis l'Incarnation rédemptrice, depuis la Croix et la Pentecôte,
par les apôtres. Des réalités issues de l'Incarnation rédemptrice
étaient au milieu du monde comme le corps du don de Dieu.
Ce corps n'avait pas automatiquement son âme avec soi, il devait
la recevoir, mais aussi l'Esprit du Christ glorifié, qui était cette
âme, avait sur terre un corps auquel il était lié d'un lien d'al-
liance et d'épousailles, non d'incarnation ni d'unité substan-
tielle 28. Ainsi le don de Dieu, disons, pour faire bref, le surna-
turel, était offert aux hommes en deux moments destinés à
constituer un seul événement de grâce : un moment céleste de
don promis et un moment terrestre de don transmis. Toute
l'ecclésiologie, toute la liturgie de l'Église ancienne étaient une
recherche et une affirmation de l'unité, réalisatrice de salut, de
cet événement de grâce, par la rencontre du surnaturel transmis,
lié à l'institution ecclésiale historique, avec ses sacrements, et
du surnaturel personnel promis l'Esprit du Christ. Ainsi,
d'une certaine manière, les faits uniques de révélation et de
salut étaient toujours présents, d'une présence réelle et objec-
tive, dans l'Église, selon une continuité historique qui s'est par-
fois traduite dans l'expression, matériellement discutable, d'«< in-
carnation continuée ». « L'Église, dit Bossuet, est Jésus-Christ
répandu et communiqué. »
On ne peut raisonnablement accuser l'Église ancienne d'avoir
méconnu la distinction du naturel et du surnaturel. Cependant,
son affirmation d'une certaine existence historique et terrestre
du surnaturel supposait une proportion initiale, une possibilité
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