LA TRADITION ET LES TRADITIONS
scripturaire, semble même, au jugement des catholiques, ris-
quer de tourner à la reconstruction intellectuelle, plus ou moins
professorale, des réalités ecclésiales, non sans méconnaître le
sens vivant de la tradition. On illustrerait facilement cette
remarque par l'histoire des doctrines eucharistiques dans le
monde de la Réforme. Mais, dans la même ligne, n'a-t-on pas
vu souvent les docteurs critiquer la sainte Écriture elle-même,
au nom de la Pureté telle qu'ils se la représentaient 40?
Le Protestantisme devient Religion du Livre. Dans les
premiers temps de la Réforme, d'ailleurs, le protestantisme
n'était pas encore la religion du livre qu'il est devenu dans
l'orthodoxie. Les réformateurs, Calvin surtout, faisaient encore
une place aux témoignages de la tradition ancienne 4¹. S'ajoutant
au poids propre du principe revendiqué dès le début par la
Réforme comme la justification même de son entreprise, deux
faits ont contribué à modifier la situation : à titre principal, la
controverse avec les catholiques, à titre secondaire, les difficul-
tés inhérentes à l'argumentation par les Pères et par l'accord de
l'Église ancienne. L'argumentation des apologistes catholiques
par l'antériorité de la tradition sur l'Écriture, et sa nécessité
pour interpréter celle-ci, finit par impressionner les protestants.
Grotius par exemple, au point que plusieurs, de formation
humaniste, se seraient ralliés au critère du consensus quinquesae-
cularis 42. Les catholiques risquaient de marquer des points. Le
même danger poussait, d'un autre côté, même les protestants les
plus ardents à revendiquer le témoignage des Pères, par exemple
un Jean Daillé 43, à souligner les failles ou les contradictions de
ce témoignage. Mais, sur ce point même, les critiques catho-
liques, Petau en tête, soulevaient des difficultés qui devaient,
plus tard, causer du souci à Bossuet lui-même 44.
C'est dans ces conditions que les porte-parole de l'orthodoxie
luthérienne, A. Calov et J. Gerhard, systématisèrent des indica-
tions données déjà par les réformateurs et même avant eux,
dans la doctrine des Affectiones Scripturae 45. Dès lors, le texte
de la Bible devint le moyen essentiel de la vie chrétienne; le
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