TRADITION ET MAGISTÈRE
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bien de corroder l'idéal de conservation scrupuleuse du dépôt
antique; mais, orientée qu'elle était vers l'action transcendante
et actuelle de Dieu, elle représentait, de soi, une autre direction
de pensée que celle qui devait prévaloir dans la théologie moderne
du magistère. Il y a pourtant eu un passage, historiquement
constatable, de cela à ceci.
Les étapes ou les facteurs principaux nous semblent s'être suivis dans
cet ordre - nous énumérons sèchement les chefs d'une histoire pour
laquelle nous ne pourrions fournir explications et justifications qu'en écri-
vant un gros volume :
1º La conscience que Rome elle-même a toujours eue, la revendication
qu'elle a toujours faite, a) de l'autorité décisive ex sese de ses jugements;
b) d'être fons et origo de tout l'ordre ecclésiastique, fundamentum et
caput de toute autorité; c) du droit, mieux : de la charge qu'elle a de
tout gouverner. Ces revendications ont eu des moments majeurs : au
IXe siècle, avec Nicolas Ier et Jean VIII, non sans profiter de l'appui
des Fausses Décrétales, puis au XIe siècle, avec Léon IX et Grégoire VII.
2º Le grand mouvement de réforme mené par ces deux papes, mouve-
ment qui, à notre avis, porte et conditionne toute la suite et qui, au
point de vue qui nous intéresse ici, a eu, conjointement, les deux effets
majeurs suivants: a) un accroissement de l'autorité et de la domination
papales; b) un développement des études canoniques et, conséquemment,
des modes de pensée juridique en matière d'ecclésiologie. Le changement
le plus sensible et le plus important nous paraît être celui qui affecta
l'idée de vicarius, vicem agere Dei (Christi). On est passé de l'idée de
manifestation et service de l'action transcendante et actuelle de Dieu,
à celle de dépositaire de pouvoirs et d'une autorité remis au ministre
hiérarchique. On est passé d'une interprétation de certains textes dans
un sens d'anthropologie spirituelle ou de dons charismatiques, à leur
application comme énoncés de prérogatives juridiques appartenant au
pape 5.
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3º La multiplication des sectes spirituelles antiecclésiastiques, à partir
du début du XIIe siècle, puis les grands conflits avec les rois ou les empe-
reurs les deux Frédéric, Philippe le Bel, Louis le Bavarois ont
provoqué un développement du chapitre du pouvoir papal. Les premiers
« traités de l'Église » suscités par le conflit entre le roi de France et Boni-
face VIII, sont des traités De potestate papali.
4º Les diverses controverses théologiques, mais surtout celles menées
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