LA TRADITION ET LES TRADITIONS
par divers franciscains sur la question de la pauvreté du Christ et sur la
vision béatifique (Occam contre Jean XXII), ont amené à poser toutes
sortes de questions critiques concernant la règle de foi et les critères théolo-
giques. Ce fait, rencontrant le développement des études canoniques, a
travaillé, lui aussi, dans le sens d'une invasion de la théologie par les
modes de pensée juridique. Chez les canonistes, généralement inclinés
du côté curialiste et disposés à majorer le moment d'autorité, il y a eu
abondance d'énoncés outrageusement exagérés sur les prérogatives et
l'autorité pontificales: le pape est au-dessus de la loi, il pourrait changer
le statut de l'Église; il pourrait décréter que ce qui est rond est carré,
il juge de tout et de l'Écriture elle-même, il est au-dessus de l'Écriture 6.
50 Au-delà même de la conjoncture proprement ecclésiastique, le cli-
mat des idées concernant l'autorité, change 7. Le moyen âge avait ali-
menté ses idées politico-juridiques aux sources de la sainte Écriture, des
Pères et du droit germanique. D'un côté, il tempérait le droit du souve-
rain par un droit communautaire; d'un autre côté, il voyait les pouvoirs
exercés par les personnes hiérarchiques, tant civiles qu'ecclésiastiques,
soumises aux lois, au Bien, à la justice, au Droit, ce qui excluait en prin-
cipe un usage discrétionnaire de leur puissance. Les choses changent
notablement à partir, surtout, du xye siècle. La renaissance du droit
romain, opérée au XIIe siècle, a porté lentement ses fruits. Pour le droit
romain, le sujet de droit est toujours une volonté individuelle; au plan
du droit public, c'est l'État, conçu comme une Personne, non le peuple
lui-même. Il s'ensuit une tendance à absolutiser l'État et le pouvoir prin-
cier qui l'incorpore: la théorie moderne de la souveraineté a des racines
plus lointaines que le XVIe siècle, mais elle prend alors une forme abso-
lutiste nouvelle (J. Bodin, Machiavel): les communautés sont rigou-
reusement assujetties à leur chef. Ces idées auront toute leur force dans
les théories politiques, souvent si peu chrétiennes! de l'ordre étatique,
mais on en trouve quelques échos dans le développement du droit public
de l'Église, et de la théologie qui le traduit dans les doctrines ecclésiolo-
giques. Ces idées font, à un degré ou à un autre, partie du climat spirituel
de l'époque. Elles favorisent les affirmations d'autorité, et d'une autorité
personnelle suprême. Elles sont comme la toile de fond qui enveloppe,
sans le faire dévier, l'effort des apologistes catholiques de l'Église.
6º Le monde ancien était l'unique monde spirituel des hommes; s'il
s'agit du monde post-patristique et occidental, il faudrait même ajouter
que la culture y était le privilège presque exclusif des clercs. Cette situa-
tion change à partir du XIIe siècle. Finalement, à l'aurore du monde
moderne et d'une façon de plus en plus large et violente à mesure que ce
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