LA TRADITION ET LES TRADITIONS
l'Écriture leur paraît la seule garantie valable. Du point de vue
qui nous intéresse ici, les réformateurs luttent pour la primauté
absolue d'un critère d'objet sur un critère de magistère ecclé-
siastique. Nous avons déjà cité Calvin (supra, p. 200, n. 12).
Dix-huit ans avant, Luther avait déjà riposté à Prierias : « Je
ne sais ce que tu veux dire en appelant l'Église romaine la règle
de la foi. J'ai toujours cru que la foi était la règle de l'Église
romaine et de toutes les Églises, selon ce que l'apôtre dit: Ceux
qui suivront cette règle, paix sur eux (Ga, 6, 16 19)... » La théo-
logie protestante ne cesse d'articuler la même critique : il lui
semble que, dans la doctrine catholique du magistère vivant,
la référence aux sources normatives objectives est sacrifiée :
la prétention de respecter l'autorité de la Révélation et de n'y rien
ajouter devient pratiquement fictive 20.
Cette critique, sur laquelle il faudra revenir, part d'une néga-
tion radicale, tant de la valeur normative de la tradition, que de
l'existence d'un magistère assisté, ayant autorité. Mais il a
existé, dans le sein de l'Église, tout un courant qui, sans pro-
fesser ces négations, et même en les réfutant vigoureusement,
voulait conserver sa primauté à la tradition objective par rapport
à la tradition active, comme on dit aujourd'hui.
C'était le cas des gallicans, hommes qui cultivaient l'histoire et
refusaient un abandon inconditionné à une autorité romaine dis-
crétionnaire 21. Chez Bossuet, ce souci était renforcé par ses
préoccupations unioniques, dont l'appel à la tradition ancienne
et unanimes était l'instrument de choix. Ce même refus s'était
exprimé, tout au long de l'histoire, dans la série des hommes
chez qui les gallicans voulaient trouver des ancêtres et qui
avaient réclamé l'application de la vieille règle selon laquelle
l'autorité est liée au respect des canons et des coutumes 22. Les
gallicans partageaient avec les anglicans un respect décidé pour
la règle de Vincent de Lérins : « Quod ubique, quod semper,
quod ab omnibus. »
Il n'est pas jusqu'à l'usage apologétique fait, au XVIIe siècle,
contre les protestants, de la «< perpétuité de la foi » qui n'ait
orienté les apologistes catholiques vers une conception toute
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