LA TRADITION ET LES TRADITIONS
surtout en Allemagne, vit de la conviction que tout fait histo-
rique s'explique historiquement. Döllinger avait eu pour maître
Möhler, lequel avait repensé le vieux principe lérinien, « Quod
ubique, quod semper, quod ab omnibus », dans une vue dyna-
mique et mystique de la vie de la communauté ecclésiale, dont
le Saint-Esprit est l'âme. La notion de tradition que Döllinger
propose en 1863 dans Was ist Theologie? est encore d'un disciple
de Möhler. Döllinger n'a pas suivi cette théologie; il s'est
ensuite inspiré plutôt d'un classicisme critique qui voulait mon-
trer l'identité de la doctrine aujourd'hui proposée avec celle des
temps anciens à la manière des historiens ou des apologistes du
XVIIe siècle et ceci d'autant plus ardemment que, comme
naguère Bossuet, Döllinger était animé de très sincères préoc-
cupations unioniques 27. D'un côté, donc, la légitimité des
démarches de l'Église, dans sa vie dogmatique, était estimée
relever de l'histoire 28; d'un autre côté, l'énoncé lérinien, pris
comme règle positive, était appliqué selon les normes du classi-
cisme critique. Informés des textes anciens, soulevant des objec-
tions qu'on aurait tort de mépriser, les vieux-catholiques, à la
suite de Döllinger, ont eu, de la tradition, une idée trop pure-
ment et étroitement rationnelle 29.
Les critiques protestantes, gallicanes, vieille-catholiques,
exigent une réponse efficace et loyale, qui fasse droit à ce qu'elles
incorporent de vérité. Elles trahissent aussi de graves mécon-
naissances, deux principalement, que nous nous contentons de
formuler brièvement, devant en retrouver la substance doctri-
nale dans la partie théologique de notre étude :
1º Historique par le côté documentaire, cette conception n'est
pas historique jusqu'au bout, car elle est statique, comme les
textes, en dehors desquels elle ne connaît rien. Petau et Morin
adressaient déjà ce reproche aux jansénistes 30. C'est méconnaître
ce que les Pères et les médiévaux avaient parfaitement compris :
la vocation que l'Église a de garder et de vivre la Parole dans
l'histoire, donc de la déclarer en fonction des erreurs, des besoins
et des progrès du temps. Pour ne prendre qu'un exemple : quand
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