LA TRADITION ET LES TRADITIONS
liques fidèles. Il était latent dans les combats du XVIIIe siècle entre
l'Église et le rationalisme de l'Encyclopédie ou de Voltaire.
Contre David Fr. Strauss qui, en 1835, voyait dans la vie de
Jésus des Évangiles un mythe créé par la tradition, J. Ev. Kuhn
avait revendiqué, pour ces mêmes Évangiles, un statut original,
celui d'écrits historiques rédigés au service d'un témoignage de
foi (cf. n. 130). Déjà la tradition apparaissait comme le lieu où
se rejoignent la Foi et l'Histoire...
A un niveau moins radical, n'était-ce pas, au fond, le même
problème qui se faisait jour dans l'action de Döllinger et l'épi-
sode de son discours au congrès de Munich de 1863? Döllinger
ne tendait pas seulement à une vue tout historique de la tra-
dition; il revendiquait, pour le théologien et l'historien, non
seulement l'indépendance scientifique, mais, dans la vie de
l'Église, un rôle équivalant à une sorte de magistère pratique.
La lettre Tuas libenter de Pie IX à l'archevêque de Munich
(21 déc. 1863) rappelait qu'il appartient à la hiérarchie de sur-
veiller et de diriger la théologie 133.
La crise du modernisme est née de la conjonction de deux
facteurs: 1º La constatation faite, sinon d'un désaccord, du
moins d'une inadéquation entre la doctrine imposée par l'Église
et les conclusions d'une étude historique et critique de la docu-
mentation appelée à fonder cette doctrine 184. La conscience d'un
grave décalage entre les inspirations et les postulats de la société
moderne et les formes tenues par l'Église, était peut-être plus
vivement ressentie par des clercs que par des laïcs apostolique-
ment zélés; elle rejoignait la constatation précédente et compo-
sait avec elle pour alimenter des aspirations réformistes plus ou
moins radicales. 2º Des éléments de philosophie religieuse rejoi-
gnant, même s'il n'y avait pas emprunt direct, celle du libéra-
lisme protestant post-kantien et post-schleiermacherien. Cette
philosophie religieuse revenait toujours, d'une façon ou d'une
autre, à introduire une disjonction entre l'adhésion religieuse de
la foi et l'aspect proprement intellectuel ou les formes d'expres-
sion de la religion. Le premier de ces facteurs menait à distin-
guer, à séparer, voire à opposer dogme et histoire; le second
264
