TRADITION ET MAGISTÈRE
permettait de justifier cette séparation tout en proposant un
accord qu'on croyait apologétiquement efficace, entre les deux
plans ainsi disjoints.
Le modernisme revendiquait le droit de traiter le contenu
de la religion chrétienne, documentairement attesté, comme une
pure matière d'histoire et de tirer, de cette étude critique, des
conclusions valables au plan de la connaissance rationnelle, en
toute indépendance à l'égard des affirmations dogmatiques du
magistère :
Si l'histoire de la religion n'est pas établie par les moyens de la recherche
historique, si la tradition biblique, israélite et chrétienne, n'a pas de
consistance par elle-même, il ne faut pas compter sur le magistère de
l'Église pour lui en donner 135.
Les questions posées par le modernisme ont provoqué une nou-
velle réflexion des penseurs catholiques concernant la Révéla-
tion, la nature et la méthode de la théologie, la nature propre
de la tradition en tant que réalité religieuse. L'élaboration la plus
vigoureuse sur ce dernier point fut celle de Maurice Blondel 136:
un laïc et un philosophe, mais dont la réflexion sur les problèmes
frontières entre foi et raison, s'est avérée absolument décisive
pour la recherche des théologiens durant le dernier demi-siècle.
Blondel dénonçait dans la problématique même dont était
parti Loisy, une séparation indue entre le dogme et l'histoire.
Les uns ne voyaient que le dogme seul, entendu comme valeur
purement spéculative; pour eux, les faits chrétiens n'étaient qu'un
point de départ autorisant les spéculations théologiques: erreur
de l'extrinsécisme. Les autres, Loisy surtout, qui était partout
visé sans être cité, ne voyaient que l'histoire seule : historicisme.
Ils substituaient ainsi les signes à la réalité chrétienne. En face
de ces deux malfaçons contraires, Blondel posait la tradition,
dans laquelle s'opère précisément l'union entre histoire et
dogme, par un double mouvement de vie allant des faits aux
dogmes, mais aussi de la foi aux faits. Opposer les données de
l'histoire et les affirmations du dogme, c'était dissocier indûment
les deux éléments d'une réalité unique, de nature essentiellement
religieuse; c'était juger cette réalité au nom de critères inadé-
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