LA TRADITION ET LES TRADITIONS
quats, ne faisant pas droit à cette nature et à ses exigences.
Nous retrouverons, dans notre étude spéculative, la conception
suggestive et profonde de la tradition que Blondel proposait,
car nous y trouvons des thèmes essentiels de notre propre inter-
prétation. Aussi ne nous y attarderons-nous pas davantage ici.
Ajoutons que si Kuhn avait déjà tracé une voie analogue, il
n'avait absolument pas apporté l'approfondissement que permet
la réflexion et la synthèse d'une pensée philosophique.
Face à l'historicisme, qui réduit la réalité spirituelle de la
croyance aux documents littéraux et qui, dans son application
religieuse, tend à rendre la tradition justiciable de l'historien,
les théologiens catholiques ont élaboré une distinction entre
tradition historique et tradition dogmatique. Le principe de
cette distinction se trouve contenu dans le statut de la théologie
elle-même comme science sacrée. Dès 1898, le P. Ambroise Gar-
deil montrait que la théologie est « essentiellement une doctrine
surnaturelle et mystique tout entière suspendue à la Révélation
divine, dont le magistère divin de l'Église est le seul interprète
proportionné 137 ». Au même moment, le P. A. de la Barre esquis-
sait une distinction entre « la tradition au point de vue purement
historique » et « la vraie méthode historico-théologique 138 ». La
distinction était reprise, en un vocabulaire plus ou moins précis,
par le P. St. Harent (1901) 189, par le programme de la Biblio-
thèque de théologie historique, 1902 140, puis, d'une façon remar-
quablement lucide et éclairante, par les PP. A. Lemonnyer et
A. Gardeil (1902 141), qui apportaient d'heureuses précisions sur
la nature et la méthode de la « théologie positive », précisions
complétées dans la suite par le P. M. Jacquin (1907 142). Le
P. L. Billot, dont nous avons déjà vu quelle place il donne au
magistère pour constituer la tradition comme règle de foi, mon-
trait de son côté qu'il faut appliquer au donné documentaire qui
constitue la référence objective de la tradition, ce que la théologie
catholique a toujours dit de l'Écriture: il y a l'ensemble pure-
ment historique des témoignages, mais on ne peut attribuer à
ceux-ci valeur dogmatique de tradition que lorsqu'ils sont éclairés
et valorisés par le magistère 143
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