LA TRADITION ET LES TRADITIONS
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héritage, à un donné primitif, le besoin de retrouver une sorte de
matrice de son humanité, un milieu, une sécurité?
Nous aborderons ici la question de la Tradition d'un point de vue
résolument théologique, non psychologique ou sociologique. Ceci, non
par ignorance ou mépris des apports éventuels de la psychologie ou
de la sociologie, mais parce que la tradition dont parle principale-
ment la théologie est autre chose que le fait psychologique ou socio-
logique de besoin d'un milieu ou de sécurité, même si ces valeurs s'y
retrouvent. N'est-il pas significatif que l'École traditionaliste fran-
çaise du XIXe siècle, qui a compté des hommes de grand talent, n'ait
pratiquement rien apporté à la théologie de la Tradition? C'est que
la Tradition dont parle le théologien est autre chose qu'un fait
humain d'héritage moral ou de cohésion sociale. Elle relève du statut
propre d'une religion qui n'est pas seulement un culte, mais une foi,
et qui procède tout entière d'une révélation faite à un moment donné.
A ce statut, les personnalités les plus créatrices sont soumises tout
autant, et même de façon plus active encore, que les membres les plus
moutonniers d'une Eglise de masse.
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Même limitée à son sens dogmatique, « tradition » désigne une
réalité trop vaste, une notion trop riche, pour pouvoir être comprise
en une définition simple. Quand Bossuet écrivait « La Tradition,
c'est-à-dire la suite toujours manifeste de la doctrine laissée et conti-
nuée dans l'Église », il disait déjà beaucoup, et pourtant il n'expri-
mait qu'un aspect de la réalité. Le même mot, remarque un auteur
contemporain, désigne « tantôt l'une tantôt l'autre de ces réalités
connexes: les doctrines et les pratiques apostoliques qui ne se trouvent
pas dans l'Écriture; la source non écrite de toute la vie chrétienne;
la règle de la foi; la transmission de la vérité révélée; l'enseignement
du magistère ecclésiastique, etc. 3». Aussi nous efforcerons-nous
d'abord de procéder à une sorte d'inventaire et de classement : ce
sera l'objet des deux premiers chapitres, l'un largement descriptif,
l'autre schématique et presque scolaire. Nous avons rédigé le premier
au printemps de 1960, avant la parution du livre du P. H. Holstein,
La Tradition dans l'Église, intervenue au même moment que celle
de notre Essai Historique (nov. 1960). Nous n'avons pas changé
un mot au texte de ce chapitre I, en sorte que les coïncidences qu'il
présente avec le livre du P. Holstein doivent être considérées comme
des convergences significatives. Les chapitres III à VII étudient suc-
cessivement les aspects les plus décisifs de la question, sans prétendre
constituer un traité didactique rigoureusement articulé. C'est beau-
coup plus un « essai » que nous présentons, un essai poursuivi comme
une recherche, dans la solidarité avec les autres recherches ou les
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