LA TRADITION ET LES TRADITIONS
rentée à l'ontologie sacramentelle. Celle-ci est, en effet, originale.
La théologie scolastique, dont S. Thomas est le docteur com-
mun, a montré que les sacrements réalisent simultanément une
triple référence : à la Pâque du Christ comme à la cause dont
la vertu est présente et active en eux; à la consommation du
rapport d'alliance dans la vie éternelle, comme à la fin qu'ils
visent et obtiendront; à la réalisation actuelle de ce rapport reli-
gieux d'alliance, dans le moment présent de notre vie terrestre,
comme à la forme selon laquelle ils nous font exister quand nous
les célébrons 88. Ainsi les sacrements relèvent d'une durée origi-
nale dans laquelle le passé, le présent et le futur ne sont pas
étrangers et mortels l'un à l'autre comme ils le sont dans la
succession chronologique humaine. Le temps sacramentel, qui
est celui de l'histoire du salut et de l'Église 89, est un temps qui
permet la communion des hommes qui se succèdent dans la
durée des siècles, avec un fait unique historiquement daté et
lointain : et ceci pas seulement par une référence de l'esprit, ni
même une adhésion de l'esprit, comme je peux communier à la
pensée de Platon ou à la mort de Socrate, mais par une présence
et une action du mystère du salut 90.
Établir une communion entre des réalités malgré leurs limites
et la distance qui les sépare est le propre du Saint-Esprit, qui
opère la communication (2 Co, 13, 13). Il l'opère entre les per-
sonnes, malgré le cloisonnement de leurs univers subjectifs, il
rend présents, dans la communion des saints, des esprits que
séparent, non seulement des espaces, mais des siècles et même
l'appartenance à des sphères différentes (terre, ciel, purgatoire).
Lui, unique et éternel, c'est-à-dire présent tout entier en un
instant sans étendue, contient tout ce qui relève du Royaume
de Dieu et il en opère tout en tous. Il anticipe ainsi le « Dieu
tout en tous » du Royaume lui-même.
Nombre d'auteurs parlent d' « entrée de l'éternité dans le
temps ». Ce n'est pas très précis ni peut-être très exact. On veut
dire sans doute que, par la présence et l'opération du Saint-
Esprit, il y a dépassement des limites temporelles dans les actes
d'une Église qui vit cependant et qui insère ses célébrations dans
le temps de l'histoire cosmique et de l'histoire humaine. On veut
dire que quand le Dieu vivant lui-même est agent de l'Histoire
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