ANALYSE ET SYNTHÈSE DE L'IDÉE DE TRADITION
D'un certain nombre de coups de sonde et de recherches par-
elles faits dans l'Histoire, nous croyons pouvoir conclure que
si, des origines au XVIe siècle, la pensée chrétienne n'a suivi la
voie, ni d'une opposition de style luthérien entre évangile et loi,
ni même d'un paulinisme caractérisé, elle est demeurée dans le
sentiment général que l'Évangile, c'est Jésus-Christ. Il y a Évan-
gile quand Jésus-Christ est présent et actif pour communiquer
la vie. Cette conviction s'exprime dans les textes 114, dans l'ico-
nographie 115, dans la liturgie, qui est ici particulièrement signi-
ficative: soit que, dans la liturgie de consécration d'un évêque,
on s'attache au rite de l'imposition du livre des Évangiles, attesté
en Orient depuis la fin du ive siècle, à Rome au vre siècle, en
Gaule au vire siècle 116; soit qu'on se réfère au cérémonial
entourant la proclamation liturgique solennelle de l'Évangile,
surtout avec le « Gloria tibi, Domine » d'origine orientale
qui a pénétré en Occident par la liturgie gallicane 117. Chez S.
Grégoire le Grand, dans la mission vers le nord et vers l'est,
chez S. Bède, à l'époque carolingienne, puis, au XIIe siècle,
chez Rupert de Deutz et dans les commentaires de l'Apocalypse,
la vie de l'Église est conçue comme prédication de l'Évangile et
son histoire comme la suite des conquêtes de la Parole de Dieu 118.
Il y a aussi l'évangélisme des mouvements de «< vie apostolique »
et de pauvreté, qui a son plein fruit d'Église dans les Ordres
mendiants: l'Évangile est vu comme forme de vie parfaite.
S. Thomas d'Aquin, qui a puissamment perçu l'originalité
du Nouveau Testament par rapport à l'Ancien, a intégré à sa
synthèse systématique une notion précise de l'Évangile qu'on
retrouve, très cohérente, en maints endroits de ses commen-
taires scripturaires. Il l'envisage sous deux aspects principaux :
comme prédication ou doctrina (avec la grande densité de sens
qu'il met dans ce mot) et comme « loi nouvelle » consistant prin-
cipalement (principaliter est très fort, il s'agit vraiment du prin-
cipe souverain) dans la grâce du Saint-Esprit, avec ce qu'elle
représente à la fois d'exigences et de vertu opérante pour réaliser
le vrai rapport religieux, le salut et la vie éternelle 119.
Quand le concile de Trente parle de « puritas ipsa Evangelii »
et de «< Evangelium... fontem omnis et salutaris veritatis et
morum disciplinae », il assume une longue tradition qui était
45
