LA TRADITION ET LES TRADITIONS
des Apôtres d'abord, puis par eux, qui coopéraient avec l'Esprit
Saint, dans le cœur des premiers disciples. Déjà S. Irénée
écrivait : « Et si les Apôtres eux-mêmes ne nous avaient laissé
aucune Écriture, ne faudrait-il pas alors suivre l'«< ordre de la
Tradition » qu'ils ont transmise à ceux à qui ils confiaient les
églises? C'est précisément à cet « ordre » qu'ont donné leur
assentiment beaucoup de peuples barbares qui croient au Christ;
ils possèdent le salut écrit sans encre ni papier par l'Esprit Saint
dans les cœurs et ils gardent avec soin la tradition ancienne,
croyant... 153 >>
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Il s'agit alors d'une connaissance de Jésus-Christ et d'une
pratique de la vie chrétienne transmises directement, en leur
totalité. Quand Ignace d'Antioche écrit qu'il se réfugie dans
l'Évangile comme dans la chair de Jésus-Christ 154, ou que ses
archives sont Jésus-Christ 155, il entend par « Évangile » — il
le dit clairement lui-même 156 — la réalité du mystère chrétien
simplement reçue et vécue dans la foi vive. Il est clair que cela
suffisait à faire l'Église. On peut même dire que l'Église n'a
jamais davantage et mieux été l'Église que lorsqu'elle avait le
mystère chrétien imprimé dans le cœur, sans Écritures autres
que celles des prophètes. En ce sens, on souscrirait à la conclu-
sion que tirait Jean Gerson : l'Écriture n'est pas de l'essence de
l'Église 157.
C'est pourtant une chose que nous ne dirions pas volontiers.
Car s'il s'agit de l'Église telle que Dieu l'a voulue, elle comporte
les Écritures prophétiques et apostoliques comme norme interne
voulue par Dieu. De fait, plusieurs Apôtres ont écrit et ils l'ont
fait mus par un ordre de Dieu 158. De fait, du vivant même des
Apôtres et après eux, l'annonce missionnaire de l'Évangile a été
faite à la fois par écrit et par une prédication orale 159. L'Église
a été voulue par Dieu, 1º transmettrice de la totalité de la réalité
et de la vérité chrétiennes; 2º avec des Écritures comme norme
et comme moyen de réaliser son apostolicité. Ainsi, après avoir
eu pour objet ou contenu la transmission de tout le christianisme,
la tradition devait se définir comme un mode de transmission
autre que l'Écriture, voire même, en un certain sens, comme la
transmission d'un contenu autre que celui de l'Écriture. Très
tôt, Écriture et tradition ont constitué un binôme de termes à la
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