LA TRADITION ET LES TRADITIONS
déclarait à Théophile avoir rédigé par écrit le récit des événe-
ments << tels que les avaient transmis ceux qui furent dès le début
témoins oculaires et serviteurs de la parole... afin que tu te rendes
bien compte de la solidité des enseignements que tu as reçus >>
(1, 1-4; cf. Jn, 20, 31). Les Écritures sont, pour l'annonce orale
de la Bonne Nouvelle, un instrument externe, donc incontes-
table, de vérification et de persuasion 175. Testis, trestis le témoin,
c'est le point extérieur et immobile de référence, le troisième
terme, qui peut départager deux contradicteurs ou prouver qu'un
objet a changé.
A l'intérieur même de l'Église, les Écritures représentent une
norme qui, ayant certes besoin d'interprétation, se présente dans
un état de fixité indiscutable et d'expression explicite tel qu'elle
puisse, mieux que la tradition non écrite, servir de critère. Il
est plus difficile de préciser le contenu normatif de la Tradition
que celui de l'Écriture. Dans l'Église primitive, elles étaient
employées ainsi : non pour la première conversion, mais pour
confirmer et approfondir la foi 176. Le danger est, de prime abord,
plus grand, de mêler des idées personnelles à une tradition non
fixée dès l'origine qu'à l'Écriture. On pourrait illustrer cette
remarque par des faits tirés de l'histoire des idées de l'Église
primitive, par exemple en matière d'eschatologie. C'est de ce
danger que Calvin argue en faveur de la référence scripturaire 177.
Il méconnaît une pleine ecclésiologie de l'Église comme mystère
et, au surplus, s'en prend à une position catholique abâtardie.
Nous ne saurions accueillir sa remarque dans un sens de Scrip-
tura sola. Elle contient pourtant quelque chose de juste. Si la
Tradition permet surtout à l'Église de garder la plénitude du
dépôt apostolique, l'Écriture lui permet surtout d'en garder la
pureté. La théologie positive, qui est vouée à l'étude des monu-
ments de la Tradition, a une fonction critique à exercer à l'inté-
rieur de la fonction enseignante de l'Église. Elle ne permet pas
seulement d'alimenter la connaissance de foi, ce qu'elle fait puis-
samment elle permet de s'assurer que l'on construit avec de
l'or ou de l'argent, non avec du bois ou de la paille (1 Co, 3,
10-17). L'Écriture est, pour l'Église, la garantie externe —
finalement, la seule efficace de l'appartenance, à la Révéla-
tion, de ce qu'elle croit et prêche 178.
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