LA TRADITION ET LES TRADITIONS
faculté d'entendre les implications, non encore élucidées, d'une
réalité déjà possédée.
Les théologiens modernes se sont attachés surtout à l'aspect
subjectif du sensus fidei. Ils ont repris les textes où S. Thomas
d'Aquin parle de la faculté de perception et de discernement que
possède en nous la foi, faculté qu'il attribue, au moins dans ses
œuvres les plus mûres, aux dons du Saint-Esprit, donc à une
activité dont le principe reste une motion actuelle et gracieuse
de Dieu 37. S. Thomas a limité sa considération à la personne
individuelle croyante. Les théologiens modernes l'ont étendue
à la communauté des fidèles dans l'espace et dans le temps; ils
ont vu le sensus fidei comme principe de développement et comme
fruit de la communion ecclésiale 38.
La réalité objective qui fait face à ce sens ou instinct est, en
tant qu'il est principe de perception progressive, et donc de
développement, le déploiement même de la vérité chrétienne, et,
en tant qu'il suppose la communion ecclésiale, la foi catholique 39,
l'ensemble de ce que l'Église tient unanimement, au sens où,
concluant le concile de Trente, le cardinal de Lorraine s'écriait,
le 4 décembre 1563 : « Tous nous croyons ainsi; tous nous avons
le même sentiment; tous d'un même cœur nous embrassons
cette vérité et y souscrivons. C'est la foi de Pierre et des Apôtres;
c'est la foi des Pères; c'est la foi des croyants orthodoxes 40. » On
parle parfois, pour le développement, de « tradition vivante »>,
de « vérité vivante 41 ». La vérité est vivante en tant qu'elle est
principe de vie pour l'esprit; la vérité salutaire est vivante parce
qu'elle fait vivre vraiment et éternellement. Mais la vérité n'est
pas elle-même un sujet (sauf en Dieu, en Jésus-Christ), et ce
n'est pas en lui attribuant une majuscule qu'on fait d'elle un
sujet réel auquel conviendrait le prédicat de « vivant ». Ce qui
est vivant, c'est le sujet qui croit: chaque fidèle personnellement,
et l'Église comme sujet supra-personnel, seul finalement adéquat,
de la foi. Non que nous imaginions une super-personne ayant,
comme telle, une existence empirique indépendante de celle
qu'elle a dans ses membres. Elle a pour principe supra-personnel
d'unité l'institution du Seigneur, la vérité de l'Alliance qui sus-
cite son terme, l'Épouse, et enfin le Saint-Esprit qui remplit et
unifie tous les chrétiens à travers l'espace et le temps 42.
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