LE SUJET DE LA TRADITION
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Les auteurs que nous avons cités, Möhler, Newman, mais
aussi d'autres au XIXe siècle et parmi les contemporains, parlent
souvent du sensus fidei Ecclesiae en termes de «< conscience ». La
Tradition serait la conscience de l'Église, elle aussi selon les
deux aspects, subjectif et objectif, comme acte ou faculté et
comme contenu 43. Nous accueillons volontiers cette idée, qui
peut se réclamer des Pères 44, mais voudrions la préciser quelque
peu.
La conscience est l'intuition ou le sentiment plus ou moins
clairs qu'a un esprit de ses états ou de ses actes, bref d'un cer-
tain contenu de vie, comme siens. Elle suppose un contenu qui
n'est pas pur apport du présent, mais totalisation et mémoire.
Dans le cas de l'Église, il faut même ajouter une précision que
l'idée de conscience ne dit pas : ce contenu est, en son fond le
plus essentiel, un donné reçu, un dépôt. L'Église ne fait pas
qu'avoir conscience d'elle-même, elle garde et réalise la mémoire
vivante de ce qu'elle a reçu et dont son Époux et Seigneur
rafraîchit sans cesse en elle la présence et la fraîcheur. En un
sens, cette conscience possède son objet en intégrité dès le départ.
Mais elle ne l'actualise pas parfaitement à chaque moment.
Newman a bien analysé ces faits de possession réelle, non pas
même simplement d'un instinct vital, mais d'idées ou de convic-
tions définies, que nous pouvons porter en nous sans en avoir
une conscience explicite ou claire, sans les avoir formulées. Nous
reviendrons sur tout cela dans le chapitre suivant. Nous n'avons
prise sur la conscience de l'Église que dans la mesure où elle
s'exprime, mais ses expressions n'en épuisent pas le contenu.
N'imaginons pas non plus une unique conscience dont les
consciences personnelles des chrétiens et des chefs d'Églises
seraient des manifestations ou des moments. La conscience
appartient aux personnes, qui ne peuvent fusionner en une unité
supérieure. L'unité des personnes dans l'Église n'est pas du type
« fusion », mais du type « communion » : un grand nombre de
personnes possèdent en commun les mêmes réalités (identité
numérique : cf. supra) comme le contenu de leur vie, de leur
mémoire, et donc de leur conscience. Ainsi ont-elles conscience,
non de leurs opinions personnelles, mais de l'enseignement ou
des déterminations de vie de l'Église, issue des Apôtres. Telles
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