LA TRADITION ET LES TRADITIONS
nous nous trouvons. D'un côté, bien des siècles se sont écoulés.
Une puissante recherche d'intellectus fidei s'est déployée, dont
les fruits se sont ajoutés au trésor de la Tradition apport de
la théologie scolastique, maintenant des sciences bibliques, peut-
être bientôt des sciences de l'homme, etc. D'un autre côté, l'au-
torité de l'Église et singulièrement l'autorité papale, a pris un
très grand développement à partir de la Réforme grégorienne,
et surtout elle s'est formulée en une forme de plus en plus juri-
dique. Il en est résulté un grand développement du sens de
l'Église et de son enseignement actuel comme de lieux théolo-
giques propres et quasiment autonomes; donc, une tendance,
pour l'Église, à se prendre elle-même comme source, alors qu'elle
ne peut « définir » que ce qui est révélé 100, et que son magistère,
loin d'être identique à la Tradition, s'y réfère comme à la source
de son enseignement, donc, comme à sa règle objective (cf. E. H.,
p. 257 s.).
C'est contre certains aspects de la vie catholique où se mani-
festait cette tendance que se sont élevés successivement les mou-
vements spirituels, souvent antiecclésiastiques, du XIIe siècle,
puis Wyclif et Huss aux xive et xve siècles, d'autres esprits cri-
tiques encore, rarement d'aplomb dans le sens catholique, enfin
les Réformateurs du xvre siècle. L'autorité, disaient-ils, ne suffit
pas à fonder le droit à être obéi si ce qu'elle enseigne n'est pas
conforme à la vérité dont chacun peut connaître les énoncés
normatifs (la Bible) 101. Les protestants d'aujourd'hui articulent
la même protestation et la même critique 102. On ne peut justi-
fier par un sensus fidei ou par un charisme de magistère prati-
quement autonomes, la définition comme de foi de vérités qui
ne seraient pas réellement contenues dans la Révélation et dans
la Tradition; du reste, le magistère catholique a toujours affirmé
ne rien définir qui n'y fût contenu. Mais il faut qu'une telle
affirmation soit honorée et que ses exigences soient prises très
au sérieux. Certaines présentations des choses semblent de nature
à exciter les craintes plutôt qu'à les apaiser. Mais nous nous
sommes élevé, d'autre part, non seulement contre le faux prin-
cipe de la Sacra Scriptura, sur lequel nous reviendrons, mais
contre des exigences de documentation textuelle ou d'énoncé
littéraire qui, en prétendant constituer rigoureusement la mesure
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