LA TRADITION ET LES TRADITIONS
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rejetées comme hétérodoxes. Mais Möhler voyait certainement
juste, et tel patrologue contemporain reprend, en somme, son
idée, quand il estimait qu'il ne fallait pas tant regarder les for-
mules des Pères anciens que recueillir le témoignage de leur
prière, de leur vie et de leur mort. « Nous ne pouvons pas nous
figurer qu'il eût jamais été possible à un arien d'écrire une épître
semblable à celle de S. Clément de Rome, de S. Ignace ou de
l'auteur de l'épître attribuée à Barnabé; ni qu'un arien pût louer
Jésus-Christ du fond de son cœur, comme Polycarpe. Un arien
ne peut pas parler de la justification par la foi en Jésus-Christ
comme S. Clément 16. >>>
...
Cette primauté de la réalité sur les formules, ce dépassement
des textes par la réalité rendent compte aussi peut-être de la
difficulté qu'on éprouve parfois à justifier certaines affirmations
dogmatiques en données documentaires bibliques ou tradition-
nelles. Nous pensons par exemple aux diverses tentatives faites
pour rattacher à la Révélation biblique l'Assomption corporelle
de la Mère de Dieu 17. L'argument, plus ou moins compliqué,
reste toujours en deçà de la certitude du fait. Mais, d'un autre
côté, nous avons souvent été frappé en voyant comment certains
Pères, mettant en œuvre d'assez médiocres ressources philolo-
giques, et donc exégétiques, aboutissaient cependant à une intel-
ligence extrêmement profonde de la Révélation dans leurs com-
mentaires bibliques 18. C'est qu'ils lisaient le document à partir
de la réalité chrétienne, avec laquelle ils étaient en commu-
nion profonde. Mais cette via vitae, c'est la Tradition même,
pour nous comme pour l'Église ancienne. Quand on étudie, par
exemple, la théologie du baptême chez les Pères du rre siècle 19,
on y trouve peu de références aux textes de S. Paul, mais une
doctrine s'élaborant essentiellement à partir de la réalité même
du baptême, tenue et vécue dans l'Église. On dirait aussi bien
-et, disant cela, on définirait le génie même des Pères et de
la liturgie - : une doctrine exprimant simplement le sens de ce
qu'on fait dans l'Église.
C'est faute d'avoir fait cela et pour avoir suivi raidement une
définition théorique en y ajoutant une lecture trop littéraliste
du texte scripturaire, qu'un Calvin, par exemple, malgré tout
son génie, a pu écrire un chapitre aussi décevant que le cha-
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