LA TRADITION ET LES TRADITIONS
Le message du Christ à l'humanité n'est pas tout entier renfermé
dans un document divin écrit; mais il est encore et surtout une
doctrine vécue, impliquée dans la vie : les réalités sacramentelles
dont nous vivons; une discipline qui organise socialement la vie des
membres du Christ selon les coutumes apostoliques; la Prière commu-
nautaire de la société des premiers chrétiens, qui est leur foi priée,
chantée, célébrée; et cette réalité, vécue à côté de la Révélation écrite,
est comme «< cette lettre du Christ, écrite par notre ministère, dit
S. Paul, non pas avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu Vivant;
non pas sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur
vos cœurs » (2 Co, 3, 3). [Écriture]... Tradition: ensemble de réalités
concrètes et vivantes, qui véhiculent et traduisent à leur manière des
vérités susceptibles de devenir, grâce au magistère, objet de connais-
sance et formules de foi. La tradition dans l'Église ne sera donc pas
seulement quelques vérités non inscrites et transmises de bouche en
bouche, mais surtout sa vie pratique, sa façon d'agir, ses cadres, sa
discipline, ses sacrements, sa prière, sa foi vécue à travers les siècles;
cette foi exercita selon le terme de l'École, c'est-à-dire impliquée dans
la vie.
Dès lors, à côté de l'Écriture sainte, la Tradition c'est ce consensus
universel de l'Église, cette façon générale de l'Église entière, depuis
les âges apostoliques et sous la direction des pasteurs, de professer
sa foi, de vivre, de s'organiser, de prier 34.
Tradition ne désigne pas principalement ni même peut-être pro-
prement ce qui est tout oral; - ni ce qui pourrait être écrit, exprimé
per locutionem formalem, compris et traduit par une réflexion analy-
tique et didactique. Autrement on ne s'expliquerait pas qu'on parle
(comme les textes conciliaires) de traditiones scriptae, de traditions
transmises sive voce, sive scripto, sive praxi; et il faudrait admettre
que la tradition disparaît peu à peu devant les progrès de l'érudition
historique qui recueille les témoignages et met sur le papier toutes
les formes du folklore. Or, de l'aveu commun, la tradition (surtout
en matière religieuse) est une source originale, qui ne peut être épui-
sée, supprimée, remplacée; en sorte que d'après une remarque de
Bossuet, dans ce qui est noté littérairement des traditions subsiste
un élément irréductible à la notation même. C'est que, selon l'image
qu'évoque le sens actif de l'étymologie, et qui n'est pas une simple
métaphore, la tradition véhicule plus que des idées susceptibles de
forme logique : elle incarne une vie qui comprend à la fois senti-
ments, pensées, croyances, aspirations et actions. Elle livre par une
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