LA TRADITION ET LES TRADITIONS
l'esprit vers la foi comme un pur processus rationnel (articles de
l'abbé Gayraud).
Appliquant une méthode de dépassement des thèses opposées,
basé sur le refus de leur position trop étroite de la question et sur
l'assomption de leurs requêtes dans une position nouvelle
conforme à sa philosophie générale de vie de l'esprit, Blondel,
après de longues hésitations et au terme d'une douloureuse par-
turition, publia trois articles, sous le titre Histoire et Dogme. Les
lacunes philosophiques de l'exégèse moderne, dans les premiers fas-
cicules de 1904 de La Quinzaine 37. Ces articles étaient surtout
une critique des présupposés philosophiques et théologico-épis-
témologiques de l'exégèse purement critique de Loisy, qui n'était
d'ailleurs nommé nulle part, mais auparavant, Blondel réglait
son compte à l'intellectualisme raisonneur et primaire de Gay-
raud. Il lui appliquait l'étiquette d' « extrinsécisme », tandis que
Loisy recevait celle d' «< historicisme ». L'une et l'autre position
paraissaient à Blondel méconnaître le vrai statut de la connais-
sance religieuse et la correspondance qui existe entre un objet de
connaissance et le sujet connaissant. Celui-ci est impliqué dans
la construction et la perception de l'objet. Il s'ensuit qu'un sujet
purement historien-critique ne peut saisir pleinement la réalité
religieuse ni tout son contenu de vérité.
La vérité d'une affirmation religieuse peut dépendre d'attes-
tations historiques, c'est le cas de la foi chrétienne : elle n'est pas
adéquatement mesurée par elles. Le dogme, tout en dépendant
des documents historiques, puise aussi à une autre source, celle
de l'expérience de la réalité toujours présente à laquelle les docu-
ments portent témoignage à leur plan. Ainsi, « quelque chose de
l'Église échappe au contrôle scientifique; et c'est elle qui, sans
d'ailleurs jamais s'en passer et sans les négliger, contrôle tous les
apports de l'exégèse et de l'Histoire, puisqu'elle a, dans la Tra-
dition même qui la constitue, un autre moyen de connaître son
auteur, de participer à sa vie, de relier les faits aux dogmes et de
justifier fond et accrues de l'enseignement ecclésiastique 38 ».
Cette expérience, qui répond à l'impression directe que des réa-
lités toujours présentes et vives font sur les croyants, n'est pas
celle de quelques individus isolés, mais celle de tout un peuple,
celle de l'Église : elle est, en sa totalité et sa cohérence, un prin-
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