TRADITION ET VIE ECCLÉSIALE
cipe propre de discernement 39. Ainsi, le passage que l'extrinsé-
cisme croit pouvoir opérer et que l'historicisme tient pour abusif,
de la matérialité des attestations historiques aux affirmations de
la foi, s'opère en vérité dans une synthèse vivante qui met en
œuvre toutes les forces de l'esprit chrétien : spéculatives, éthiques
historiques, et qui est la Tradition. Elle est l'ordre propre de la
pensée chrétienne.
La Tradition n'est pas uniquement une chose du passé, une
partie objective du dépôt non fixée par écrit, elle est autre chose
qu'une première sédimentation, qu'un apport explicite non écrit.
S'en tenir à cette idée serait s'en tenir à une notion toute sta-
tique, inerte, mécanique. La Tradition n'est pas un simple suc-
cédané oral de l'enseignement écrit; elle garde sa raison d'être
même là où l'Écriture s'est exprimée. Elle est une puissance à la
fois conservatrice et conquérante, qui « découvre et formule des
vérités dont le passé a vécu sans avoir pu les énoncer ou les
définir explicitement » (p. 204). C'est qu'elle n'est pas purement
de l'ordre de la mémoire ou de la connaissance conceptualisée.
La Tradition est la saisie, multiple quant à ses moyens et aux
ressources qu'elle engage, du trésor possédé comme réalité dès
le début dans le christianisme comme vie, dans la fidélité chré-
tienne, et que la réflexion fait progressivement passer «< de l'im-
plicite vécu à l'explicite connu »>.
La Tradition apporte à la conscience distincte des éléments jus-
qu'alors retenus dans les profondeurs de la foi et de la pratique,
plutôt qu'exprimés, relatés et réfléchis. Donc cette puissance conser-
vatrice et préservatrice est en même temps instructive et initiatrice.
Tournée amoureusement vers le passé où est son trésor, elle va vers
l'avenir où est sa conquête et sa lumière. Même ce qu'elle découvre,
elle a l'humble sentiment de le retrouver fidèlement. Elle n'a rien à
innover, parce qu'elle possède son Dieu et son tout; mais elle a sans
cesse à nous apprendre du nouveau, parce qu'elle fait passer quelque
chose de l'implicite vécu à l'explicite connu. Pour elle, en somme,
travaille quiconque vit et pense chrétiennement, aussi bien le saint,
qui perpétue Jésus parmi nous, que l'érudit qui remonte aux pures
sources de la Révélation, ou que le philosophe qui s'efforce d'ouvrir
les voies de l'avenir et de préparer le perpétuel enfantement de l'Es-
prit de nouveauté. Et ce travail diffus des membres contribue à la
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