LA TRADITION ET LES TRADITIONS
santé du corps, sous la direction du chef qui seul, dans l'unité d'une
conscience divinement assistée, en concerte et en stimule le progrès.
Si paradoxale que semble une telle affirmation, on peut donc main-
tenir que la Tradition anticipe l'avenir et se dispose à l'éclairer par
l'effort même qu'elle fait pour demeurer fidèle au passé. Gardienne
du don initial, mais en tant qu'il n'a pas été entièrement formulé ni
même expressément compris, quoiqu'il soit toujours pleinement pos-
sédé et employé, elle sert à nous affranchir des Écritures mêmes sur
lesquelles elle ne cesse de s'appuyer avec un pieux respect; elle sert
à nous faire atteindre, sans passer exclusivement par les textes, le
Christ réel qu'aucun portrait littéraire ne saurait épuiser nisuppléer 40.
Le Christ n'a écrit qu'une fois, et c'était sur le sable. Quel dédain
de tous les moyens humainement propres à conserver sa parole exté-
rieure! Ce sont donc les actes des chrétiens qui prêchent cette vérité
et qui en gardent l'empreinte ineffaçable, c'est dans les cœurs qu'il
grave sa vivante doctrine par le Verbe intérieur 41.
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Blondel, mis en question sur ce point, s'est immédiatement
expliqué sur la nature de son «< implicite vécu 42. D'une part il
rappelait que l'action fidèle, qui est comme « l'arche d'alliance
où demeurent les confidences de Dieu », est tout autre chose
qu'un sentiment confus. « Pour peu qu'elle ait un caractère moral
et humain, elle est accompagnée d'une pensée parfaitement pré-
cise. Seulement, cette pensée qui éclaire la pratique et qui a
l'action pour objet n'est pas immédiatement manipulable par la
réflexion déductive comme la pensée qui a les idées ou les objets
pour objet 43. » « L'action a ce privilège d'être claire et complète,
même dans l'implicite; tandis que la pensée, avec son caractère
analytique, ne prend la forme de la science que par une lente et
tâtonnante réflexion.Et voilà pourquoi il me paraît essentiel de
rattacher la connaissance dogmatique, toujours perfectible, à la
vie chrétienne, qui n'a pas besoin d'une science explicite pour
être parfaite 44. » D'autre part, Blondel précisait que l'implicite
vécu était celui d'actes de la fidélité chrétienne expressément
prescrits, répondant à un ordre divin, à un enseignement surna-
turel il s'agissait des mandata Christi 45.
Blondel, qui procédait par une réflexion poursuivie au milieu
d'un dialogue avec les vivants, eût pu invoquer des précédents :
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