LA TRADITION ET LES TRADITIONS
inventorié tout son contenu qu'à la fin de son pèlerinage : « Elle
n'atteindra l'A qu'à l'Q » (p. 214).
On pourrait ici se référer avec encore plus de force et de pré-
cision que ne l'a fait Blondel à l'évangile de S. Jean : « Il nous
guidera dans toute la vérité » (16, 13). La vérité dont il s'agit,
d'une part possède bien ce caractère intégral, moral et vital
autant qu'intellectuel, que Blondel reconnaît à l'action; d'autre
part, elle implique une référence à l'accomplissement eschato-
logique, car, bibliquement parlant, on devient vrai à mesure
qu'on réalise l'intention de Dieu, la « parole », dabar, qui sus-
cite l'être d'une chose. Les études bibliques de ces vingt der-
nières années appuieraient substantiellement ici la vue blondé-
lienne de la Tradition.
Est-ce à dire que cette vue échappe à toute critique? Blondel
lui-même ne l'eût point pensé, encore qu'il fût, ici comme ail-
leurs, très soucieux de se justifier. Pour notre part, nous propo-
serions trois remarques dans le cadre d'une adhésion d'ensemble
joyeuse et reconnaissante.
1º La foi de l'Église peut pénétrer le sens de textes et de faits;
elle n'est pas créatrice. La foi de l'Église et les déclarations du
magistère sont liées à des attestations, au moins de façon médiate.
La valeur de ces attestations est garantie, partie par leur qualité
documentaire historique, partie par la preuve apologétique qui
s'applique à l'ensemble de l'Église et de ses fondements. En
réagissant contre le rationalisme apologétique d'un côté, l'his-
toricisme de l'autre, Blondel n'a-t-il pas minimisé le rôle des
attestations et des démarches qui fondent leur valeur pour la
raison? N'est-il pas passé trop vite sur le problème de l'inser-
tion des dogmes dans l'histoire? Il a bien dégagé, dans le mou-
vement qui va des faits primitifs au dogme, l'accroissement qui
se produit dans le contenu de la conscience chrétienne. N'a-t-il
pas minimisé l'exigence de résolution de ce contenu dans le
donné documentaire, en même temps que les possibilités de
l'Histoire? peut-être parce qu'il avait affaire à une science his-
torique trop pénétrée de l'historicisme du XIXe siècle, cousin
germain du scientisme, alors qu'une histoire plus totale, moins
livresquement critique et plus ouverte aux réalités humaines,
128
