LA TRADITION ET LES TRADITIONS
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tation de M. Blondel, il ressort que la Tradition, si elle peut,
dans ce qu'elle transmet, contenir des écrits, est, comme mode
original de transmission, autre chose que l'expression écrite d'une
pensée.
Nous avons vu déjà (cf. supra, p. 113 s.) comment la parole par-
lée et le contact personnel avec la vie du maître l'emportent sur
l'écrit dès qu'il s'agit de transmettre un enseignement qui touche
la formation de l'homme lui-même, et que celui-ci doit être plus
un disciple qu'un élève. Tel était le point de vue des philo-
sophes antiques: Socrate, Platon, Épictète. Leur enseignement
était tellement la communication d'un esprit vivant à un autre
esprit que les mots mêmes лaрadidóvaι tradere, sont devenus
synonymes d' << enseigner ». « Il ne pouvait pas y avoir de Manuel
de platonisme 57. » Encore moins un Manuel de christianisme :
l'Évangile lui-même n'est pas vraiment cela. Les Pères ont hérité
de ces vues, et c'est sans doute surtout par leur action qu'ils
ont, aux ive et ve siècles, façonné la tradition de l'Église : ce
qui ne les a pas empêchés de beaucoup écrire. S. Basile pensait
que les choses les plus profondes sont celles qu'on ne peut expri-
mer et qu'il faut garder et communiquer dans le noble silence
des rites et des pratiques 58. S. Jérôme dit à Paulin : « L'action
de la voix vivante a je ne sais quelle énergie secrète; elle a une
résonance plus forte, versée de la bouche de celui qui la profère
dans l'oreille de son disciple 59 » : un texte que les théologiens
du xvre siècle aimeront reprendre en défendant la Tradition
contre les Réformateurs 60.
Les Réformateurs ont abordé la question de la Tradition dans
une attitude trop étroitement intellectuelle, individualiste, et
aussi avec la hâte et la vivacité d'une réaction polémique contre
certains excès. Ils n'ont pas pris le temps de revenir patiemment
aux sources vivantes du christianisme, excepté, bien sûr, les
saintes Écritures. C'était certes, beaucoup, mais ce n'était pas
tout. Ils ont fait hâtivement, de leur réaction scripturaire, une
thèse manquant de ce réalisme chrétien que, précisément, la
Tradition a pour fonction de préserver, de communiquer et
d'éduquer. Leur protestation a tourné en rupture et leur œuvre
a été ainsi empêchée de se déployer dans l'Église. Les Réforma-
teurs ont vu et affirmé l'actualité de la Parole de Dieu, mais ils
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