TRADITION ET VIE ECCLÉSIALE
en ont méconnu certaines conditions ordinaires, celles qui en
font une actualité dans la fidélité vivante de toute l'Église, dans
la célébration communautaire des mystères, dans la pratique de
la vie chrétienne, dans la communion à toute l'œuvre de Dieu
dans les âmes. La Tradition, sous l'aspect où nous en parlons
dans ce chapitre, c'est-à-dire comme coextensive et foncièrement
identique à la vie chrétienne communiquée depuis les Apôtres
dans l'Église, est le milieu de la foi.
Elle joue le rôle que joue un milieu : former les attitudes pro-
fondes, les réactions spontanées selon un certain « esprit », à
partir d'une certaine éthique de groupe, investi dans les solida-
rités, les actes simples à l'accomplissement desquels on a été
formé, les buts, les chefs d'intérêt et les espérances. Tout cela
façonne les «< mœurs » du groupe, son « génie ». C'est avec cela
qu'on aborde le monde. Si la Révélation a été remise à un peuple
comme tel - sous régime évangélique, un peuple spirituel ——,
il est normal que ce peuple ait son esprit, son génie, et constitue
un milieu 61.
Dans un milieu, les idées ou du moins les attitudes sont com-
muniquées par voie affective autant qu'intellectuelle, en une sorte
de synthèse de la pratique, qui dépasse ces distinctions. Nous
ne voulons pas fixer a priori une structure de l'homme chrétien,
et donc du christianisme, d'après la structure de l'homme natu-
rel. Il existe pourtant au moins des analogies et des correspon-
dances, puisque le même sujet humain demeure ce qu'il est
lorsqu'il commence à exister dans la foi. Or, la psychologie nous
apprend qu'avant toute activité rationnelle personnelle, le petit
homme, pour grandir et même tout simplement pour vivre,
besoin d'un milieu de confiance. Il s'y ouvre, de son côté, par
une attitude de foi basée sur un instinct de sociabilité et d'amour
qui est comme un premier principe de la conscience. Le petit
enfant a besoin, physiquement besoin, d'affection, autant que
de pain 62. Il y a des conditions affectives de l'enfantement des
hommes aussi nécessaires que les conditions corporelles. Cet
enfantement se fait par des vivants. Le petit homme se réalise
dans une famille, dans une communauté affective où sa forma-
tion s'opère moins par l'intimation de principes rationnels que
par l'adaptation à la vie d'êtres plus développés, sur une base
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