TRADITION ET VIE ECCLÉSIALE
d'en comprendre le sens, a déjà ébauché en lui les grands traits de
sa destinée future 63.
Ce beau texte touche le fond de la question. Nous en compren-
drons mieux la portée si nous nous reportons à un schème de
pensée cher à S. Thomas d'Aquin (voir notre étude citée supra,
ch. I, n. 1). Analysant l'action qu'un homme peut exercer sur
un autre homme, S. Thomas en distingue deux grandes formes
ou deux modes. Un homme peut exercer une action sur un autre
homme, le déterminer ou le « mouvoir » intérieurement, soit par
la génération, soit par l'enseignement (doctrina) sous ses diffé-
rentes formes. La Tradition, assimilée à l'éducation, se ratta-
cherait certainement, dans cette classification, à l'enseignement,
mais elle représente, parmi les formes de doctrina, une modalité
originale par laquelle elle s'apparente à la génération dont elle
est, comme l'éducation élémentaire, une sorte de prolongement.
Elle détermine en nous une certaine forme d'être sans que nous
le sachions, antérieurement à tout choix délibéré : de sorte que,
d'elle, j'ai reçu moins des idées qu'une certaine étoffe de mon être.
Conditions et résultat se répondent. Le mode de communi-
cation est celui de l'entraînement qu'une vie donne à une vie
par le rayonnement de son être intime. Cela atteint l'intime
de l'être. On se rappelle comment S. Thomas d'Aquin tente
d'expliquer pourquoi Jésus n'a pas communiqué son enseigne-
ment par écrit 64. La première raison qu'il donne est tirée de la
qualité supérieure et même transcendante du Christ lui-même.
En effet, «< plus un docteur est éminent et plus aussi doit être
relevé le mode de son enseignement. Il convenait donc au Christ,
qui est le plus éminent des docteurs, d'imprimer sa doctrine
dans le cœur de ses auditeurs; c'est pourquoi il est dit dans
S. Matthieu (7, 29) « qu'il enseignait comme ayant autorité ».
De là vient aussi que chez les païens, Pythagore et Socrate, qui
furent les plus remarquables des docteurs, n'ont rien voulu
écrire. Les écrits n'ont-ils pas, en effet, pour but d'imprimer la
doctrine dans le cœur des auditeurs? » S. Thomas vise toujours
le formel des choses. Le Christ, dit-il, n'a pas enseigné par le
moyen des écrits, parce qu'il est un Maître absolument parfait.
Cette forme d'enseignement est, en effet, la plus parfaite, qui
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