TRADITION ET VIE ECCLÉSIALE
Serait-ce trop humaniser, trop psychologiser, que de voir, dans
la Tradition, un rôle maternel et féminin? On a pu attribuer un
tel rôle au Saint-Esprit, en raison, précisément, de son mode
propre d'action, tout intime, tout formateur de l'homme inté-
rieur, tout éducateur, en lui, du sens du Christ 66. On a noté
qu'en hébreu, en araméen, en syriaque, le mot même qui désigne
l'Esprit, ruah, est féminin.
Ne revient-il pas tout particulièrement à la femme de créer le
milieu où la vie humaine conserve sa chaleur : sein maternel, ten-
dresse, foyer...? Ève est la mère des vivants (Gn, 3, 20), la
femme est le réceptacle et la formatrice de la vie. L'homme est
davantage voué au travail productif et à l'action; la femme est
plus proche des sources de la vie et plus immédiatement consa-
crée à son entretien. Elle traduit instinctivement en vie ce que
l'homme exprime en logique et produit en travail. Elle est la
fidélité. L'homme est voué aux aléas de la lutte extérieure; il y
est blessé, il y est livré à l'aventure, il change. Il retrouve, avec
la femme, celle qui attendait, qui gardait, qui maintenait intactes
la chaleur et l'intimité du foyer. Qu'on pense, s'il faut évoquer,
au-delà de l'expérience, des références littéraires, à Peer Gynt
devant sa mère ou devant Solweig, à Christine Lavransdatter de
Sigrid Undset, à L'Arche dans la tempête d'Élisabeth Goudge, à
La Citadelle d'A.-J. Cronin... L'Église a, elle aussi, été chantée
comme Église de la Tradition, Église maternelle, Église-foyer de
nos âmes lyriquement, par Gertrud von Lefort par exemple
(Hymnes à l'Église); avec la densité de l'érudition et de la pensée
par un P. Hugo Rahner 67, un P. de Lubac 68, un P. Clérissac 69.
Nous avons vu, dans le chapitre précédent, comment les fidèles
ont part à la conservation et à la transmission de la Tradition;
comment ils exercent ainsi leur rôle dans la maternité spirituelle
de l'Église. Nous avons parlé plus spécialement des parents chré-
tiens. Ce sont eux, d'abord, qui opèrent la livraison et la trans-
mission de la prière, de la foi, du sens chrétien; ce sont eux qui
gardent les vérités comme impliquées ou enveloppées dans les
attitudes religieuses de la fidélité chrétienne. Et parmi eux, ce
sont surtout les femmes et les mères qui créent le « milieu »
chrétien, par cette synthèse vivante de convictions et d'attitudes
vécues, de pensées et de sentiments, grâce à laquelle on apprend
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