LA TRADITION ET LES TRADITIONS
Il faut aujourd'hui nous dégager de la préoccupation qui a
trop dominé la controverse du XVIe siècle. L'état présent du dia-
logue œcuménique le demande : non par un mauvais irénisme,
qui voudrait cacher les différences, mais parce qu'il tend à dépas-
ser l'état ancien de la controverse et qu'il aborde le problème
d'une façon beaucoup plus positive. L'état présent de la recherche
théologique le demande également : il est caractérisé, entre
autres, par une réinterrogation des sources et de la tradition
antérieure aux divisions, aux polémiques, aux disjonctions de
l'époque moderne.
Nous verrons bientôt comment le P. Ed. Ortigues, par une
étude pénétrante du texte de Trente, le professeur J. R. Geisel-
mann, par une étude historique bien documentée, ont efficace-
ment contribué à opérer le nécessaire dégagement. Ce faisant,
peut-être Geiselmann est-il demeuré dans le cadre de la problé-
matique de la controverse. Les rapports entre Écriture et Tradi-
tion n'y sont envisagés que sous l'angle en quelque sorte quanti-
tatif du contenu matériel. Or, si l'on remonte plus haut que la
polémique du xvre siècle, on trouve chez les Pères et les grands
Scolastiques du moyen âge, les grandes lignes d'une vision des
choses autrement ample et profonde. J. Ev. Kuhn, il y a un siècle,
résumait la doctrine des Pères en ces quatre propositions : l'Écri-
ture contient toutes les vérités qu'il est nécessaire de croire; mais
on ne peut la lire et la bien entendre que dans et avec la Tradition
de l'Église. Cette Tradition consiste dans l'intelligence authen-
tique de l'Écriture. Il existe de plus des traditions non écrites 2.
Nous ne prétendons apporter ici rien de véritablement nouveau
à l'égard de ces positions, mais en développer le contenu et leur
donner comme une nouvelle actualité ou, en quelque sorte, les
rééditer, en relation avec la documentation et les problèmes qui
sont ceux de notre temps.
Il n'existait pas de problème Écriture-Tradition dans le chris-
tianisme ancien. Du reste, pour les « Pères apostoliques » et pour
les Apologistes, l'Écriture, c'est l'Ancien Testament, dont il est
acquis et comme évident que le sens est tout entier christolo-
gique. L'idée dominante est celle de foi et de prédication ou
« kérygme » de l'Église. C'est dans la prédication de l'Église et
par la foi qui l'accueille, que le contenu de l'Écriture (c'est-
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