LA TRADITION ET LES TRADITIONS
convaincu qu'on n'hésite pas à voir un emprunt fait aux livres
de Moïse dans ce que Platon peut apporter de vérité. L'Écriture
contient tout le mystère du Christ, donc, toute «< la puissance de
Dieu et la sagesse de Dieu 14 ». C'est avec un réalisme dont notre
esprit d'analyse a perdu la fraîcheur, que les Pères voient dans
les Écritures la présence même du Christ nous assimilant à lui :
le corps même du Christ 15. C'est par elles que les chrétiens sont
ce qu'ils sont 16.
Les Écritures sont la règle de la foi et de la vérité 17. C'est
pourquoi la théologie des Pères n'est tout entière qu'une étude
des divines Écritures 18: ils sont essentiellement des tractatores,
des expositores S. Scripturae, des commentateurs des Lettres
sacrées. Durant tout le moyen âge, la Bible est le livre de l'en-
seignement théologique : elle n'a déchu de ce rôle qu'en entraî-
nant une décadence correspondante de la pensée théologique 19.
2º L'Écriture ne suffit pas à nous faire connaître son sens :
tous les hérétiques l'ont invoquée et ceux qui se réclament
d'elle ne concordent pas entre eux.
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Très tôt l'Église a connu des hérésies. Toujours, leurs auteurs
ont fait appel aux Écritures, affectant même souvent ne connaître
qu'elles; ainsi les ariens, les pélagiens, les monophysites :
tous les hérétiques, à vrai dire, ainsi qu'Origène le remarquait
déjà 21, puis, après lui, S. Hilaire 22, Cyrille d'Alexandrie 23, puis,
contre Wyclif, Thomas Netter 24 et, contre Luther, que son
maître avait averti et qui savait à quoi s'en tenir 25, les contro-
versistes catholiques, Thomas More 26, Driedo 27, Stapleton 28,
plus tard Möhler 29, etc.
Dès les premières manifestations hérétiques, les protagonistes
de la foi catholique ont accusé leurs fauteurs de corrompre les
Écritures 30. On a repris souvent contre eux ce reproche d'une
corruption même matérielle des textes. On leur a surtout répété
qu'ils dénaturaient les Écritures et en pervertissaient le sens en
le ramenant à leurs idées erronées et personnelles. Irénée et Ter-
tullien comparent le traitement de l'Écriture par les hérétiques à
l'action de ceux qui font des centons avec des bribes de textes
empruntés à Homère 31. Tertullien n'a pas fait que reprocher
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