LA TRADITION ET LES TRADITIONS
:
L'argumentation de Vincent est topique et formelle. Le fait
que tous les auteurs de doctrines nouvelles se réclament de la
Bible et que, cependant, ils ne peuvent tomber d'accord, prouve
que l'adhésion de foi n'est pas réglée seulement l'Écriture lue
par
par un chacun, même supposée l'action intérieure du Saint-
Esprit il faut une règle d'Église qui est le sens catholique ou
l'interprétation ecclésiale dont nous avons parlé en un précédent
chapitre. La théologie moderne développera même de plus en
plus le rôle régulateur, dans ce sens et cette interprétation, d'un
magistère institué et assisté : bref, il faut compter l'Église, selon
la structure organique que nous lui avons reconnue, parmi les
éléments régulateurs de la croyance. Ajoutons ici que cette cons-
tatation ne vaut pas seulement pour l'Écriture, mais également
pour les témoignages de la Tradition: car les hérétiques se sont
aussi parfois réclamés des Pères ou d'un état ancien et particulier
des institutions ou de la doctrine, comme on l'a vu, par exemple,
dans le cas de Bérenger de Tours 39, des jansénistes, des vieux-
catholiques.
C'est qu'il y a deux choses dans l'Écriture: la lettre et le sens.
La lettre pose déjà une question, car pourquoi tient-on celle-là
pour normative, et non une autre? Nous y reviendrons plus loin
en parlant du Canon. Le sens aussi pose une question: il est
autre chose que la lettre, « Scripturae enim non in legendo sunt,
sed in intelligendo 40 »; il ne va pas de soi dès là que la lettre
est acquise. Ne disait-on pas, au moyen âge, que les « autorités »
ont un nez de cire, qu'on peut infléchir à droite ou à gauche,
selon sa préférence 41? Duns Scot avoue, par exemple, que la
lettre des textes eucharistiques du Nouveau Testament ne lui
paraissait pas, par elle seule, imposer l'interprétation de la trans-
substantiation : c'est une précision due au sens de l'Église, qui
célèbre et vit le mystère, et à son magistère assisté 42. C'est là
qu'il faut en venir, en reconnaissant que l'Écriture ne suffit pas
à régler seule la croyance.
Luther a nié cette conséquence, tout en sachant fort bien que
des hérétiques ou des «< fantastiques » (Schwärmer) se récla-
maient des Écritures, à la fois comme lui-même et contre lui-
même 45. Encore catholique, Luther répondait par la nécessité
d'un enseignement vivant. Sans abandonner de fait ce nécessaire
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