ÉCRITURE ET TRADITION
loir réduire les énoncés scripturaires au domaine de la proces-
sion ou mission temporelle. Ce faisant, ils se sont fermé la voie
de la révélation, par laquelle Dieu achève de communiquer l'in-
telligence des textes 48.
Que l'intelligence des Écritures soit spécialement un objet de
cette inspiratio ou de cette revelatio, cela ressort de multiples
témoignages de S. Justin et du récit qu'il a fait de sa propre
conversion 49; de S. Cyprien, avec une insistance presque exclu-
sive sur l'Écriture, seule normative 50; de S. Jérôme, de S. Augus-
tin 51; des autres Pères et docteurs médiévaux dont nous avons
cité les textes ailleurs 52. Qu'il suffise de rappeler celui, très
célèbre, de Gratien, en 1140, sur les normes du droit : les Pères
y sont appelés Tractatores, commentateurs (de la sainte Écri-
ture): certains d'entre eux ont excellé en même temps par une
science plus étendue et par une grâce plus abondante du Saint-
Esprit, aussi leurs commentaires ont-ils éventuellement plus
d'autorité que ceux de certains papes 53.
Le fruit de cette action de Dieu est l'intelligence du texte. Les
Pères grecs ont parlé à ce sujet de gnôsis 54. S. Paul demandait
que ses fidèles fussent remplis de gnôsis: lui-même professait
en avoir reçu le don. Il entendait par là une connaissance riche
et vive du dessein de Dieu, du « mystère » du Christ 55. A sa
suite, les Pères appelaient gnosis un don spirituel ayant pour
objet ou contenu la connaissance des voies de Dieu, l'intelli-
gence des grands actes salutaires accomplis par le Christ, et de
leur annonce dans les Écritures.
Ce don spirituel de l'intelligence faisait entrer dans la pro-
fondeur du texte. Unanimement, les Pères et le moyen âge ont
pensé que le sens profond du texte était au-delà de sa lettre,
alors même qu'il ne pouvait être atteint que par cette lettre. Et
puisqu'on appelait « allégorie » la démarche par laquelle on fai-
sait comprendre une chose par le moyen d'une autre, on dénom-
mait « allégorie » le sens profond auquel on parvenait par l'étude
de la lettre, au-delà d'elle, en pénétrant ad interiora 56. L'Écri-
ture était comme un sacrement qui avait son dehors et son
dedans, le fidèle était invité à passer du premier au second, grâce
à l'action révélante de Dieu. Le mot même de sacramentum
convenait à merveille pour désigner tout cela 57.
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