LA TRADITION ET LES TRADITIONS
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cher aux protestants d'identifier Écriture et Parole de Dieu 104.
S. Robert Bellarmin remarquait finement que les deux disciples
cheminant vers Emmaüs savaient l'hébreu, les Apôtres réunis
peureusement à Jérusalem après la mort de Jésus savaient l'hé-
breu, l'eunuque de la reine Candace savait lire le texte d'Isaïe.
Il leur manquait le sens des faits de révélation dont les textes por-
taient témoignage 105; Jésus a communiqué ce sens aux Apôtres,
qui l'ont transmis à l'Église, dans laquelle il est gardé, non sans
que l'Esprit l'y renouvelle et l'y actualise sans cesse. Au fond,
l'Écriture n'est qu'un témoignage de la révélation faite, et un
moyen, posé par Dieu, de la Révélation qu'il veut nous faire de
Soi et de Son salut, mais cette Révélation n'est pleinement elle-
même que quand elle est faite à quelqu'un, quand elle est reçue
actuellement par un esprit vivant dans l'acte de foi, qui engage une
action, en nous, du Dieu Vivant témoignant de lui-même :
« Quiconque croit a le témoignage de Dieu en soi » (1 Jn, 5, 10).
La théologie vivante du moyen âge avait un sentiment puissant
de cela. J. Ratzinger l'a montré pour S. Bonaventure 106. C'est
le fond de la haute et très théologale doctrine de S. Thomas
d'Aquin sur l'acte de foi 107. Il y avait deux moments de l'activité
de Dieu - se révélant: l'acte qu'il a posé une fois pour toutes
dans l'ephapax des prophètes, du Christ et des Apôtres, et l'ac-
tion qu'il a promis d'accomplir sans cesse dans l'Église au cours
des siècles.
Le premier moment est celui de ce qui a été déterminé une
fois pour toutes (objet), le second celui de l'éclosion de l'Évangile
dans un sujet humain personnalisé et vivant à travers un espace
et une histoire indéfiniment variés. L'Écriture représente ce qui
a été posé une fois pour toutes, elle représente ce qu'il y a d'achevé
dans la Parole de Dieu. La Tradition de l'Église conçue, non
comme transmission d'un objet inerte, mais comme actualité de
la Révélation dans un sujet vivant, par la vertu du Saint-Esprit,
représente ce qui, dans la Parole, est inachevé, progressif, encore
à accomplir, et à accomplir sans cesse. Le protestantisme craint
ici que le progressif n'ait raison du dépôt remis une fois pour
toutes, qu'il ne devienne innovation, création, que l'Église ne se
rende pratiquement indépendante de la Parole. Nous touchons
ainsi le point le plus décisif et le plus délicat de la question des
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