LA TRADITION ET LES TRADITIONS
lui, ce n'est pas l'écrit lui-même, qui opère en nous l'intelligence
et le salut. La tradition chrétienne le dit sans se lasser, souvent
sous forme de prière 112. Sans doute le message barthien a rétabli,
dans la pensée protestante, le sentiment que la Parole de Dieu
est un acte de Dieu; par-dessus la scolastique de l'Orthodoxie
protestante, qui avait tourné en religion du livre (E. H., p. 196 s.),
il a retrouvé la veine du réalisme avec lequel les Réformateurs
attribuaient au Christ présent et vivant, non au livre, toute l'effi-
cacité salutaire. Ne trouverait-on pas encore, cependant, quelques
traces d'une tendance à rapporter la vie chrétienne à la Bible
plutôt qu'au Christ vivant?
La Tradition, par contre, est pleine du thème du Maître inté-
rieur ouvrant les oreilles et les yeux du «< cœur »>, c'est-à-dire de
l'homme vivant, en son dedans spirituel. Nous pourrions citer
ici par douzaines les textes, les formules de bénédiction précé-
dant les lectures liturgiques de la Parole sacrée. Elles ne font que
traduire la conception traditionnelle de la lectio divina, concep-
tion parallèle à celle des sacrements comme profitables et salu-
taires, et tout aussi réaliste. Cette tradition procède de l'antique
sentiment que l'Écriture (n')est (qu')un signe de la présence
active de la Parole incréée, un appel à sa venue, une sorte de
Parole institutionnalisée demandant l'Événement 113. Cependant,
lorsqu'il s'agit, non de la simple prédication d'un ministre de la
Parole, où un homme intervient, avec sa liberté et sa faiblesse,
sans la grâce de l'inspiration 114, mais des saintes Écritures, le
signe qu'elles représentent est vraiment sacramentel en ceci qu'il
est pleinement d'institution divine: il procède, en sa forme sen-
sible même, de l'institution de Dieu, plus complètement que les
sacrements, à l'exception du baptême et de l'eucharistie.
Une fois de plus, il faut reconnaître deux actes de Dieu : le
premier, accompli une fois pour toutes et constitutif des formes
du salut, le second ne cessant d'advenir et actualisant ce que les
formes posées jadis veulent avoir de fruit dans les hommes
vivants. Cette seconde opération a pour bénéficiaire l'Église :
elle la constitue comme Église vivante dans le cadre, sacramentel
lui aussi, donné au peuple de Dieu par la structure de l'alliance.
Si on la prend dans son unité et sa continuité, cette opération
est le principe de la Tradition de l'Église. En sa réalité objective,
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