LES MONUMENTS DE LA TRADITION
toujours une croissance continue, le rite demeurait. Le xive et
le xve siècle peuvent venir, avec leur perte du sens liturgique,
leurs exagérations et leurs excroissances en toutes sortes de dévo-
tions humaines, démonstratives et tragiques; le XVIIIe siècle peut
venir, avec son goût du raisonnable, du profitable à l'homme,
son aversion pour les mystères; le XIXe siècle peut venir, avec
son historicisme et ses dissociations ou ses négations critiques.
Après cela, restera-t-il une messe, une fête de Pâques, un épis-
copat, autre chose que des Madones, un culte de l'Être suprême
et un « Jésus de l'Histoire »? Comment ferons-nous, pauvres
hommes du xxe siècle, arrivés à l'existence après tant de démoli-
tions et d'oublis? Nous n'aurions qu'à entrer dans la vieille
église, à prendre de l'eau bénite comme ont fait, avant nous,
Pascal et le vieux Sérapion, à suivre une messe qui n'a guère
changé, même dans ses formes extérieures, depuis S. Grégoire
le Grand, à ouvrir notre missel aux pages du Triduum Pascal...
Tout nous avait été gardé, nous pouvions entrer dans un héri-
tage intact, qu'il nous serait aisé de transmettre à notre tour.
Instrument de communication et de victoire sur le temps qui
dégrade tout, le rite apparaît comme un puissant moyen de
communion, à la même réalité, d'hommes que sépare même une
durée de plusieurs siècles agités par les tendances les plus diverses.
Et comme action vécue, et comme action ritualisée, la liturgie
garde, transmet et nous livre beaucoup plus de choses que n'en
ont compris ceux qui l'ont pratiquée, gardée et transmise plus
que nous n'en comprenons nous-mêmes. Tout m'est donné, de
l'eucharistie, dans sa célébration, et j'en tiens tout moi-même,
alors que j'en comprends et serais capable d'en exprimer si peu.
L'action est synthétique, le geste totalise. Tout mon amour est
dans le baiser que je donne, même si c'est un baiser distrait.
Toute ma foi est dans le plus banal de mes signes de croix, et,
quand je prononce « Notre Père », j'ai inclus déjà tout ce dont
la connaissance ne me sera livrée que dans la Révélation de gloire.
Tenant, dans l'action priante, plus que je ne sais clairement, j'ai
aussi en elle un moyen, qui s'avère efficace, d'entrer dans une
meilleure connaissance de cela même que, d'une certaine façon,
j'adore et j'aime sans le connaître. On a eu raison de rétablir le
sens historique de l'axiome fameux Legem credendi statuit lex
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