LA TRADITION ET LES TRADITIONS
dictum de Gratien 20: il est trop bien tenu aujourd'hui pour avoir
besoin qu'on l'établisse à nouveau. Il ne représente rien de spé-
cifique, il reste extérieur à la question que nous voudrions abor-
der ici et que nous formulerions ainsi : Qu'est-ce qui fait, des
Pères, des témoins privilégiés de la Tradition et, à ce titre, un
«< lieu théologique » original et de grand prix? Cette question ne
se situe pas au niveau d'une casuistique de l'argument patris-
tique, elle se situe à celui d'une ontologie chrétienne et met en
cause, d'un côté, une vue de l'Église et de sa vie historique, d'un
autre côté, une reconnaissance de l'éthos propre des Pères.
« Les Pères », qu'est-ce à dire? Comment définir cette classe
d'hommes? La théologie catholique dispose d'une définition et
de critères suffisants: orthodoxie de la doctrine, antiquité, sain-
teté de vie, approbation par l'Église et surtout par l'Église
romaine, dans la communion de laquelle les auteurs en question
ont vécu et sont morts. Ce critère a été parfois critiqué par des
historiens qui, parlant en purs historiens et patrologues, lui
reprochaient d'introduire une appréciation étrangère à l'histoire,
portée qu'elle est au nom d'une orthodoxie et d'un magistère 21.
La critique est sans doute juste du point de vue de l'historien,
mais elle n'ébranle pas l'homme d'Église ou le théologien qui,
comme tel, admet la valeur d'une référence dogmatique. Cepen-
dant, cette définition, accompagnée de ses critères, reste assez
extérieure, descriptive, et ne caractérise pas la fonction historique
des Pères par le dedans. De plus, elle demeure imprécise en un
de ses éléments: comment apprécier et appliquer la note d' «< anti-
quité »? Les auteurs ne sont pas d'accord 22. Sera-ce par réfé-
rence, non à une donnée chronologique comme telle, mais à la
culture antique comme cadre de pensée et moyen d'élaboration
intellectuelle? C'est ce qu'on fait généralement, et c'est valable,
croyons-nous. En effet, ce fut la vocation, le rôle historique et la
grâce des Pères, de donner au christianisme sa forme et son
expression dans le monde de la culture gréco-latine de l'Empire.
Ce trait les caractérise historiquement d'une façon qui, pour être
extérieure, ne laisse pas d'être topique et valable. Il est raison-
nable de considérer l'âge patristique comme finissant, en Occi-
dent, avec Boèce, S. Grégoire et S. Isidore: des hommes qui,
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