LA TRADITION ET LES TRADITIONS
ait surmonté bien des objections ou des difficultés. Les Pères sont
largement conditionnés par la culture de leur temps, les procédés
de sa rhétorique, son platonisme diffus, entraînant une opposi-
tion entre le sensible et l'idéal, etc. Ils ont été aussi étroitement
conditionnés par les hérésies de leur époque. Tout cela se marque
en particulier dans leur exégèse qui, non seulement est allégori-
sante à l'excès, avec une naïveté qui tourne à l'inacceptable, mais
qui manque de la vision historique, des ressources philologiques
et de la connaissance des contextes, des parallèles ou des antécé-
dents, dont nous disposons aujourd'hui. Quand, à la suite du
magistère, nous magnifions ici l'intelligence que les Pères ont eue
des Écritures, nous ne prônons évidemment pas un retour à un
état naïf, qui risquerait aujourd'hui d'être enfantin, dans l'usage
ou l'ignorance des ressources de la raison scientifique au service
de la foi. Les siècles ont progressé, aucun d'eux n'a manqué d'une
mission et d'une grâce. Le nôtre n'est déshérité par rapport à
aucun.
C'est pourquoi certains réagissent contre l'actuel retour aux
Pères, où ils voient un engouement mal contrôlé, et même une
régression. Tel était le cas, dans les années qui ont précédé sa
mort prématurée, de ce merveilleux ami, de cet homme vrai-
ment spirituel qu'était Dom Clément Lialine. Il trouvait qu'on
attribuait aux Pères une valeur trop absolue, qu'on ne distinguait
pas entre ce qu'il y avait de « pérenne » en eux, et leur valeur
historique, relative à un moment précis, très important d'ail-
leurs, de l'histoire. Il lui semblait qu'on privilégiât indûment une
époque révolue, alors que le Saint-Esprit a travaillé et parlé
dans les siècles qui ont suivi, et qu'il travaille encore et parle
dans le nôtre. La vraie valeur décisive était l'Église avec son
magistère vivant 41. Si Dom Lialine avait connu le texte de la
conférence prononcée lors des fêtes de S. Grégoire Palamas, en
1960, par le patrologue Orthodoxe qu'est le P. Georges Flo-
rovsky, il y aurait trouvé, avec une joie profonde, une expression
fort remarquable de considérations analogues.
Le P. Georges Florovsky réagit, lui, contre une façon, assez
répandue, il faut le dire, de concevoir l'Église Orthodoxe comme
Église des Pères », « Église des Sept Conciles œcuméniques »,
qui reviendrait à penser que le Saint-Esprit a parlé en elle, mais
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