LA TRADITION ET LES TRADITIONS
tuelle, et pourtant cette idée de la «< diminution » a fortement influencé
notre pensée théologique contemporaine. L'opinion consciente ou
inconsciente, selon laquelle l'Église ancienne était, d'une certaine
manière, plus près de la source de la vérité, règne souvent.
(...) L'accent habituel mis sur les « sept conciles œcuméniques »
n'est pas, en réalité, bien meilleur, quand il tend, comme cela se fait
d'ordinaire, à limiter l'autorité spirituelle de l'Église aux huit pre-
miers siècles, comme si le «< siècle d'or » était passé et que nous nous
trouvions déjà maintenant dans un siècle de fer, de beaucoup infé-
rieur en vitalité et authenticité spirituelles. (...) Le caractère de l'Église
orthodoxe orientale aurait-il changé à un certain moment déterminé
de l'Histoire, au point que le développement postérieur soit d'une
authenticité et d'une importance moins grande ou qu'il n'ait aucune
autorité 42?
Le P. Georges Florovsky récuse cette perspective et reven-
dique pour l'Église, pour le labeur théologique qui se poursuit
en elle, une pleine continuité d'esprit et de grâce, de génie et
d'autorité spirituelle, avec les premiers siècles de sa vie.
Il ne serait pas difficile de recueillir, chez nous, des témoi-
gnages de même sens. L'idée d'Ecclesia universalis, qui embras-
sait l'Église dans son unité et sa continuité « depuis Abel, le
premier juste, jusqu'au dernier à venir des élus », a été très pré-
sente aux esprits jusqu'au xvIIe siècle 43. On ne mettait pas alors
de coupure entre l'Église des Pères, inspirée, et l'Église posté-
rieure aux Pères, qui ne l'aurait pas été. Cependant, on gardait
le sentiment d'un moment d'inspiration créatrice dont les siècles
ultérieurs seraient à jamais dépendants. Jean Driedo, une quin-
zaine d'années avant le concile de Trente, assimile la Scolastique
aux Pères le décisif, à ses yeux, n'est pas l'antiquité chrono-
logique, mais une orthodoxie manifestée par l'approbation de
l'Église, surtout celle de l'Église romaine 44. La réalité « Église »>
a nettement le pas sur la réalité « antiquité chrétienne ». Même
point de vue dans l'enseignement pontifical de l'époque moderne :
soit qu'il réprouve les accusations de rationalisme portées contre
la théologie scolastique, accusations par lesquelles on justifie-
rait une attitude d'éloignement ou de critique à son égard 45,
soit qu'il mette en garde contre une certaine préférence donnée
à l'ancien comme tel, à l'indistinct, au non-articulé, au prédia-
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