LA TRADITION ET LES TRADITIONS
pas à faire cela, mais la croyance implantée dans une société
cultivée ne pouvait pas éviter de l'entreprendre. Ce fut le rôle
historique des Pères, et aussi des grands conciles dogmatiques.
Parmi ceux-ci, les quatre premiers ont une sorte de primauté 47.
C'est que, comme les Pères, dont ils sont contemporains, ils ont
eu à préciser les assises fondamentales de la croyance, le dogme
trinitaire et le dogme christologique; ils ont eu à inventer la
langue catholique, celle qu'on parlerait toujours!
Ils ont aussi posé, dans leurs canons, les bases de la discipline
ecclésiastique. Beaucoup d'autres dispositions se sont ajoutées
par la suite, mais celles-là sont restées. Ce sont les Pères qui
ont fait la tradition canonique de l'Église : le titre de « Pères »>,
sans cesse repris dans les expressions statuta patrum, traditiones
patrum, leur est souvent donné dans ce contexte
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C'est enfin à l'époque des Pères qu'ont été fixées les formes
de la célébration liturgique telle, pour le fond, que nous la pra-
tiquons encore aujourd'hui. Au milieu du Ive siècle, on est sorti
de la période d'improvisation liturgique : « La période de créa-
tion peut se situer entre le milieu du Ive siècle et environ 650
ou la fin du vire siècle 49. » En Orient, les anaphores classiques
sont fixées au Ive siècle : celle des Constitutions apostoliques et
celles qui portent le nom des grands docteurs: anaphores de
S. Basile et de S. Grégoire de Nazianze, de S. Cyrille, voire,
en son état antiochien premier, celle de S. Jean Chrysostome.
Ainsi, dans les trois domaines de la foi, du culte et de la dis-
cipline, les Pères ont engagé l'Église en ce moment décisif où se
fixait son génie. Ce n'est pas tout: il faudrait ajouter la tradition
exégétique dont nous avons déjà parlé, et ce qu'on appelle la
spiritualité, étant entendu que celle des Pères a ceci de parti-
culier qu'elle ne se sépare, ni même ne se distingue de leur
contemplation dogmatique, elle-même liée à leur méditation des
saintes Écritures. Les Pères ont déterminé la vie de l'Église. Non
certes du tout en tout et à partir de rien : ils l'ont fait à partir
des saintes Écritures et de l'expérience de la réalité chrétienne,
les deux se conditionnant et s'éclairant mutuellement. Ils l'ont
fait à partir des saintes Écritures et en leur prolongement, comme
ils le revendiquent eux-mêmes sans cesse et comme le disait
bien le P. Georges Florovsky; mais ils l'ont fait très effective-
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