LA TRADITION ET LES TRADITIONS
l'histoire de l'Église vue au niveau et dans le cadre de l'histoire
humaine commune, dont elle n'est alors qu'un aspect ou cha-
pitre, et il y a le temps propre de l'Église, défini comme nous
l'avons fait plus haut, par les visites de l'Esprit. Ces venues de
grâce se marquent souvent au-dehors dans des faits observables,
mais pas toujours en toute hypothèse, les deux histoires ne
sont pas superposables. L'analogie proposée par Dom J. Leclerq
est peut-être la plus parlante: celle de l'universalité numérique
ou statistique d'une part, et de la catholicité au sens proprement
théologique, d'autre part. On pourrait proposer, dans le même
sens, l'exemple de l'apostolicité. Il serait normal que la catholi-
cité se marquât au plan de l'universalité statistique, elle n'en est
pas moins d'un autre ordre. Entre celle-ci et celle-là, entre la
simple histoire religieuse descriptive et l'histoire sainte, il y a le
fait «< Église » en sa réalité de création de Dieu; il y a le discerne-
ment de la foi.
L'Histoire est une science du passé humain. La Tradition est
tout autre chose! La tradition historique a quelque chose de
fragmentaire et d'incertain. Elle présente des lacunes, des va-et-
vient, des incertitudes, voire même des contradictions, dont un
Loisy ou un Guignebert, et plus encore un Turmel, peuvent tirer
un parti de doute 82. Presque tous les dogmes, et bien des parties
de la Bible, donnent lieu à de semblables difficultés. La tradition
dogmatique se dégage, plus ou moins malaisément et lentement,
comme une affirmation simple et absolue. Elle a des appuis dans
la documentation historique, mais les appuis humains de la foi
ont toujours quelque chose de discutable, d'ambigu et d'insuffi-
sant; ils sont tels que la thèse négative ne manque pas tout à fait
de raisons 83. Les appuis humains de la réalité surnaturelle sont
vraiment ses appuis, mais la réalité surnaturelle n'a pas toute sa
consistance par eux. Elle a ses raisons et sa consistance propres.
Elle les appelle et les englobe, mais elle a son «< ordre » propre, au
sens pascalien du mot. Ainsi, la Tradition dogmatique a sa tra-
duction et trouve ses témoignages dans la tradition historique,
mais elle ne se ramène pas purement et simplement à celle-
ci. Le soutenir, en théorie ou équivalemment en fait, serait
méconnaître ou négliger les deux données décisives qui sont,
précisément, le sujet de la Tradition et sont constitutives de sa
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