LA TRADITION ET LES TRADITIONS
ecclésiastiques. Le concile de Trente lui-même ne devait guère
marquer une avance sur cette situation théologique, à cela près,
qui est considérable, qu'il ne revendique un par pietatis affectus
que pour les traditions apostoliques.
Luther ne rencontra le problème que sous la forme de ces
créations ecclésiastiques, et d'abord dans le cas des indulgences,
qu'on justifiait par l'autorité de l'Église romaine. Pas plus que
l'ensemble des théologiens du moyen âge finissant, Luther n'a
vraiment posé la question de la Tradition. Se heurtant à des
pratiques ou des décisions d'Église que ne justifiait pas, à ses
yeux, le texte des Écritures, il les a rejetées comme Menschen-
satzungen, traditions tout humaines 4. Les Réformateurs ont eu,
à l'égard de la Tradition, une position d'ignorance, et, à l'égard
des traditions, une réaction de colère et de rejet; à l'égard du
problème d'ensemble, enfin, une attitude polémique, dominée
par l'opposition et la séparation entre Écriture et Tradition. Les
théologiens protestants contemporains reconnaissent ce caractère
polémique, étroit, négatif et insuffisant, de l'abordage de la ques-
tion à l'époque de la Réforme, au moins de la part de Luther 5.
En le faisant avec eux, nous voudrions apporter cependant deux
remarques complémentaires.
1º Il s'est produit, chez les Réformateurs, une sorte de récupé-
ration du contenu de la Tradition comme lecture ecclésiale de
l'Écriture: non à partir du principe formel de tradition, mais à
partir de l'Écriture elle-même, lue avec des yeux chrétiens. Le
critère d'apostolicité, donc de canonicité, et la règle d'interpré-
tation formulée par Luther, was Christum treibt, ce qui va au
Christ et parle du Christ, a bien pu lui servir, et sert encore,
aux protestants, pour éliminer l'autorité de l'Église, dont on n'a
plus besoin : il est en lui-même authentique, il répond au prin-
cipe de la lecture patristique et traditionnelle des saintes Écri-
tures. C'est pourquoi ce que les Pères n'ont cessé de reprocher
aux hérétiques n'a qu'une valeur partielle, s'agissant des Réfor-
mateurs du xvie siècle : cela vaut au plan formel, puisque les
Réformateurs ont repoussé la règle ecclésiale comme telle, cela
ne vaut pas au plan matériel, puisque, sans l'appliquer en sa
forme et sa valeur de règle, ils en ont rejoint assez largement
les résultats à partir de l'Écriture elle-même et non sans une
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