LA PENSÉE PROTESTANTE CONTEMPORAINE
influence réelle, sur eux, de cette Église et de cette Tradition
mêmes dont ils professaient rejeter l'autorité.
Cependant, cette heureuse concordance n'existe que pour le
gros œuvre, si l'on peut s'exprimer ainsi, non sur des points
particuliers, même fort importants puisqu'ils vont jusqu'à tou-
cher la conception même du rapport religieux. De plus, en vou-
lant lire le Texte seul, sans ce qu'il avait produit dans la vie
séculaire de l'Église, les Réformateurs ont manqué de voir ce
que la lettre pouvait contenir ou suggérer au-delà d'elle-même
et qu'on viendrait à découvrir à la lumière d'une expérience
vivante et prolongée des réalités chrétiennes.
2º Luther a été le plus violent, le plus exclusif. Calvin est
moins négatif : on peut relever chez lui des déclarations assez
positives sur la valeur des Pères et de la Tradition, subordonnée
toujours, évidemment, à la souveraineté unique des Écritures ".
Mélanchton, sans abandonner davantage le principe scripturaire,
a de plus en plus attaché de l'importance à l'accord avec l'Église
ancienne : Pères et conciles". Un peu plus tard, dans une ligne
humaniste plus accentuée encore, un Georges Cassander s'ou-
vrira à la grande idée de LA Tradition conçue comme explication
et interprétation de l'Écriture: il le fera dans des termes et
dans une ligne que l'orthodoxie protestante ne suivrait pas, mais
l'idée d'une tradition exégétique ayant une valeur indicative, non
normative, sera généralement admise dans la théologie protes-
tante, sans d'ailleurs y jouer de rôle ni surtout donner lieu à
l'élaboration d'une théologie de la Tradition.
Ce ne sont là que des maintiens ou des récupérations périphé-
riques. La divergence entre la Réforme et la vieille Église demeure
très profonde: elle porte sur la conception même du rapport
religieux. Les Réformateurs ont voulu qu'il dépendît de Dieu
seul et qu'il s'établît directement entre Dieu et l'homme pécheur,
comme un pur salut par grâce, par le moyen de la foi. Ce propos
entraînait, pour ce qui est de notre sujet, les trois conséquences
suivantes, qui constituent encore, à notre avis, les points décisifs
sur lesquels un progrès devra être fait pour qu'un rapprochement
substantiel avec nous puisse être obtenu dans le chapitre de la
Tradition :
1º Élimination de la réalité « Église » comme élément consti-
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