LA PENSÉE PROTESTANTE CONTEMPORAINE
Cette reconnaissance de l'existence et de la grande importance
concrète d'une tradition a rencontré un ensemble de réflexions
sur ce qu'on pourrait appeler la condition historique du christia-
nisme. Oscar Cullmann avait montré, dans Christ et le Temps
(1947) comment le temps que vit l'Église après l'Ascension n'est
pas un temps vide : quelque chose s'y passe, au point de vue de
l'histoire du salut, à partir de l'événement de l'Incarnation,
arrivé une fois pour toutes. Le christianisme, remarque E. Kin-
der 35, n'est ni une religion mystique, liée à une expérience
directe d'un divin intemporel, ni une religion philosophique,
vivant de « vérités éternelles », ni une religion moralisante, repo-
sant sur des idées éthiques supratemporelles : il est une religion
historique, vivant de l'action salvatrice de Dieu dans une his-
toire, donc du témoignage porté sur cette action et transmis par
des hommes qui en vivent. Dans ces conditions, il est essentiel
à l'Église de vivre d'une tradition, au sens profond de ce mot 36.
Il y a là, chez les théologiens protestants contemporains,
l'amorce d'une réflexion sur l'aspect théologique de la Tradition
au grand sens du mot, qui était demeuré totalement étranger aux
Réformateurs, à savoir sa place dans le statut même de la trans-
mission de la foi.
Il ne s'agit pas seulement de la transmission par les premiers
témoins. Nombre de protestants prennent mieux conscience,
aujourd'hui, du fait qu'il n'a pas existé une espèce de vide, de
parenthèse, ou seulement une longue suite d'erreurs et de supers-
titions, entre les temps apostoliques et les Réformateurs du
XVIe siècle. Il y a eu des chrétiens, et même des penseurs chré-
tiens. Luther n'a pas retrouvé une chose perdue depuis les
Apôtres ou S. Augustin... « Depuis quelque temps, écrit Oscar
Cullmann, l'intérêt de la théologie protestante se tourne, plus que
dans le passé, aussi vers l'étude patristique. On commence à
comprendre aussi du côté protestant quel immense trésor il y a
dans l'œuvre des Pères de l'Église et l'on commence à se défaire
de cette singulière conception de l'histoire de l'Église et de la
pensée chrétienne, qui veut qu'entre le ire et le xvIe siècle il y
ait eu, à l'exception de quelques sectes, une éclipse totale de
l'Évangile 37. >>
Aussi voyons-nous, depuis une vingtaine d'années, des
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