
LA TRADITION ET LES TRADITIONS
tion, en en reconnaissant l'autorité en tant que telle? Il existe
pourtant, dans la théologie protestante, des sortes d'appels ou
de pierres d'attente, en ce sens. C'est à l'Église qu'a été faite la
promesse du Saint-Esprit, écrit E. Flesseman-Van Leer. Paul
Tillich parle de « caractère normatif de l'histoire de l'Église »>,
dont chaque époque a eu comme une grâce propre pour contri-
buer à la constitution d'une norme théologique 62. Serait-ce une
vue trop libérale? Karl Barth lui-même a revendiqué le devoir
de lire l'Écriture dans l'Église, et même dans la Tradition, en
ce sens que les docteurs de l'Église, les conciles, l'ont lue et
écoutée avant nous et que nous devons écouter ce que l'Église
a lu et écouté dans la Bible: ces Pères et ces conciles ont auto-
rité, on leur doit le respect comme aux « Anciens de l'Église,
en vertu du cinquième commandement, qui prescrit d'honorer
son père et sa mère 63 ».
Ne forçons pas ces textes: Barth entend très probablement
que cette autorité reconnue à la Tradition est, non seulement
extrinsèquement dépendante de l'Écriture, mais intrinsèquement
dérivée de celle de l'Écriture. En fin de compte, le fond du pro-
blème est ecclésiologique.
Une première question devrait être tirée au clair en quel
sens est-il vrai que l'Église est créée par la Parole de Dieu?
N'y a-t-il pas une forme polémique de la thèse des Réforma-
teurs, qui serait, au fond, une réplique de la thèse intenable de
certains théologiens des xive et xve siècles selon laquelle l'Écri-
ture tiendrait son autorité de l'Église? Cette forme polémique,
faisant dériver l'Église de l'Écriture, peut-elle tenir devant le
fait que l'Église a existé antérieurement à tout écrit du Nouveau
Testament et à la constitution du Canon de ces écrits, qui est
son œuvre? Non seulement les Orthodoxes, mais les anglicans
rejettent la thèse protestante. L'Église, disent-ils, existe indé-
pendamment des Écritures, tandis que les Écritures sont tenues
comme telles et pour canoniques, en vertu d'un acte de l'Église 64.
On trouverait bien des théologiens protestants pour admettre le
premier de ces deux points, que l'École de l'histoire des formes
leur a rendu familier, mais ils n'en tirent pas de conséquences
«< catholiques », parce que, disent-ils, l'Église existant avant
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