LA TRADITION ET LES TRADITIONS
de cette ampleur, à laquelle s'est tenu M. Cullmann, et si l'on
interroge le Nouveau Testament au niveau où il peut répondre
vraiment au problème théologique, on trouve, nous semble-t-il,
1º une affirmation de la pleine historicité du don de Dieu. L'his-
toire de l'Église n'est pas une histoire seulement humaine qui
ne ferait que se référer du dehors à l'«< une fois pour toutes » de
l'Incarnation : par la Pentecôte, suite ou fruit de Pâques, ce qui
est arrivé une fois s'historicise et entre dans le temps 91. 2º l'af-
firmation ou la supposition que le Christ et l'Église sont l'un
dans l'autre et qu'un même « mystère » les enveloppe. Le
P. Mersch montre, dans toute la partie biblique de sa grande
enquête sur le Corps mystique, comment les différents livres du
Nouveau Testament portent leur affirmation sur l'annonce, après
le Christ en sa vie historique et à partir de lui, d'une vie du
Christ dans les siens. Reprenant brièvement ce qu'il a montré
longuement, il applique cela à une prolongation de l'enseigne-
ment du Christ dans son Corps vivant 92. L'idée d' « Incarnation
constituée » déplaît beaucoup aux protestants, qui y voient le
même danger que dans celle de développement. Nous avons
conscience de ce que l'expression peut avoir de critiquable et nous
l'évitons généralement, mais conscience, aussi, de ce qu'elle tra-
duit gauchement de vrai et d'authentiquement néotestamentaire :
ce fond de vérité est l'impossibilité de mettre une coupure, tout
en maintenant une différence décisive, entre le Christ et son
Corps ecclésial.
Précisément, le second point qui commande en profondeur la
théologie de la Tradition tient au réalisme et à la vérité avec les-
quels on reconnaît, dans l'Église, le Corps (mystique) du Christ.
Il est possible que la théologie catholique développe trop exclu-
sivement l'aspect d'intériorité et de continuité vitales entre le
Christ et son Corps 93 : il est certain que la théologie protestante,
éloquente pour parler de la seigneurie du Christ sur l'Église, est
loin d'avoir assez considéré le réalisme avec lequel l'Église est
le Corps du Christ. Les Réformateurs ont été en partie les vic-
times d'une perte ou d'un affaiblissement du sens de l'Église
comme mystère de type sacramentel, qu'on a pu relever un peu
partout au xvre siècle. W. Schweitzer ne se trompe pas lorsqu'il
estime que notre théologie de la Tradition s'explique par notre
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