L'ÉVANGILE ÉCRIT DANS LES CŒURS
dition, problème qui n'était pas, alors, abordé de façon polémique,
mais résolu dans la jouissance tranquille d'une harmonie et d'une
continuité entre les deux choses. Pourtant, l'usage qu'il fait de notre
thème est important pour ce sujet lui-même, car il a inspiré les théo-
logiens du XVIe siècle, qui en ont adapté les catégories au problème
qui leur était posé.
Les choses changent à la suite des théories de Scriptura sola. Est-ce
parce que Wyclif, tout en tendant à une telle théorie et en en tirant,
déjà, bien des conséquences pratiques, n'a guère fait d'énoncés de
principe différents de ce qu'on peut trouver chez d'autres théologiens
médiévaux? Thomas Netter, qui suit son adversaire sur son terrain
et polémique contre lui avec érudition, sans faire un apport vraiment
créateur de réflexion théologique constructive, n'utilise peut-être pas
formellement le thème de l'Évangile écrit dans les cœurs en faveur
de la Tradition, mais il en approche lorsqu'il écrit :
In eius (= Ecclesiae) fide, tamquam in tutissimo scrinio, totius latet
thesaurus dogmatis Christiani: sub umbra authoritatis eius quiescit
fides de Prophetis et omnis justa aestimatio Evangelicae veritatis, scrip-
tae, inquam, et non scriptae, nisi, ut prius dixi, in cordibus conver-
sorum
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Mais ce sont surtout les apologistes de la vieille Église contre
Luther et les Réformateurs du xvre siècle, qui ont appliqué ce thème
à la Tradition. Lequel de ces polémistes l'a fait le premier? Serait-ce
Jacques Latomus? Se référant à son vieux maître parisien, dont il
n'indique pas le nom, il dit que la ressource dernière de la foi est
l'Évangile écrit dans les cœurs 20. Cela semble bien proche de la grâce
ou vocatio (instinctus) interior dont parle S. Thomas. Mais ce n'est
dit qu'en passant, et pas dans un contexte de polémique contre une
prétention de Scriptura sola. Nous sommes, par contre, dans ce
contexte avec Jean Eck et Henry VIII, en 1521. Le roi d'Angleterre
(et de France...), « défenseur de la foi », et derrière lui, sans doute,
son chancelier Thomas More, reprochait à Luther de ne pas donner
créance à certains sacrements il s'agissait de la confirmation —,
sous le prétexte qu'on ne les trouve pas dans l'Évangile : alors qu'on
ne peut savoir quels sont les Évangiles nisi tradente Ecclesia. Il ajoute :
d'autant que, si aucun évangile n'avait été écrit, il resterait cependant
l'Évangile écrit dans le cœur des fidèles, qui a précédé tous les évan-
giles écrits 21
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Au même moment, 1521, Jean Eck, le contradicteur tenace de
Luther à la Dispute de Leipzig, faisait un grand usage de notre expres-
sion dans son De Primatu Papae adversus Lutherum 22. Cela recou-
vrait, chez lui, tout ce que l'Église tient et qui n'est pas rigoureuse-
ment Écriture, ou plutôt, au-delà du texte matériellement pris (à
la manière des Juifs), le sens de ce texte, dévoilé par l'Esprit aux
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