L'ÉVANGILE ÉCRIT DANS LES CŒURS
licis atque ecclesiasticia traditionibus. Dès le départ, il distingue deux
acceptions de « tradition ». En une première acception, la tradition
contient tout l'Évangile, mais cet Évangile a d'abord été déposé
comme une semence dans le cœur des hommes avant d'être rédigé
par écrit : c'est ce que nous appelons aujourd'hui l'Évangile avant les
évangiles 30. Il était alors écrit «< intra cordium secessus, digito Dei 31 »,
<< in cordium penetralibus sculpta 32 », à la différence de ce qui sera
plus tard fixé par écrit 33.
Melchior Cano ne participa au concile qu'à partir de 1551 et son
célèbre De Locis n'a été publié qu'en 1564, après sa mort. Mais on
s'accorde à en dater la rédaction de l'époque du concile de Trente.
Cano y use du thème de l'Évangile écrit dans les cœurs, avec citation
de fér, 30 et de 2 Cor, 3 : une première fois pour montrer l'antériorité
de la Tradition sur l'Écriture, dans la ligne du thème de l'Évangile
avant les évangiles 34; une seonde fois au nom de la dignité de l'Évan-
gile et de sa supériorité, en arguant du fait, fondé dans des exemples
et des textes antiques, que le secret convient au mystère : « Indignum
ergo erat ut tota Evangelii doctrina, quae lex est spiritus et vitae,
mortuis ubique litteris committeretur, nec ulla ex parte committere-
tur cordibus, cum de ea specialiter scriptum esset » (cit. de Jér, 30).
Les fils, par opposition aux Juifs soumis à la Loi, sont appelés à la
liberté de la grâce et ont la loi «< insculptam in cordibus 35 ».
Évoquer d'autres textes encore ne nous avancerait pas beaucoup.
La distinction entre l'Écriture comme document matériel et comme
objet d'une foi vivant dans le cœur de l'Église demeure dès lors
acquise à la théologie 36. Nous pouvons tenter une interprétation
d'ensemble, en tâchant de répondre à ces questions: Quels usages
les controversistes du xvre siècle ont-ils fait de notre thème, dans
quelles directions de pensée? Quel est le sens profond de ce thème
dans la théologie catholique de la Tradition et de ses rapports avec
l'Écriture? A quelles valeurs profondes du christianisme répond-il?
Quelles sont ses conditions de pleine validité?
Le thème relève d'une critique de la thèse protestante de Scriptura
sola. A vrai dire, cette thèse est prise d'un peu court, assez matérielle-
ment et scolairement. Sans doute les apologistes catholiques sont-ils
excusables bien des énoncés parlaient de cette façon; souvent, une
ambiguïté demeurait sur ce que désignait au juste « Parole de Dieu »,
on ne voyait pas bien s'il s'agissait de l'acte de Dieu parlant, se révé-
lant, ou du texte de l'Écriture matériellement pris 37; enfin, ce qu'ex-
cluaient les Réformateurs était, lui, immédiatement très clair, il fallait,
sans surseoir, critiquer leur refus ou leurs négations : les apologistes
se sont portés sur les points les plus menacés, à savoir l'autorité de ce
que tient l'Église en plus ou au-delà des Écritures. Ils ont laissé de
côté deux valeurs de la théologie réformée, où l'on eût pu retrouver
un écho de la tradition et qui venaient, en quelque sorte, au-devant
251
